Publié le mercredi 15 mars 2017
Combattre la « post vérité climatique »
Combattre la « post vérité climatique »
Dans son cinquième rapport paru en 2013 et 2014, le GIEC émet l’hypothèse selon laquelle le réchauffement climatique aurait connu un ralentissement durant les quinze dernières années. Il n’en fallait pas plus pour que les climato-sceptiques, qui se nourrissent des interrogations sur la science du climat, remettent en question le changement climatique ainsi que ses origines anthropiques.
Auteur(s) Dominique Auverlot

Dans ce contexte, l’article publié en juin 2015 par l'Agence américaine d'observation océanique et atmosphérique, la NOAA, est inacceptable pour les climato-sceptiques : il tend à invalider l’hypothèse émise par le GIEC et à souligner que les mesures ne mettent pas en évidence de ralentissement dans le réchauffement climatique. S’appuyant sur des dissensions internes à l’Agence, entre les chercheurs qui voulaient publier l’article et les ingénieurs qui auraient voulu préalablement « nettoyer » entièrement le nouveau jeu de données, les Républicains ont rejeté les conclusions de la NOAA, l’ont accusée, début février, d’avoir voulu manipuler les chiffres et ont lancé une enquête sur celle-ci pour comprendre comment le diagnostic avait pu être ainsi biaisé.

Dans l’ère de la post-vérité, il est beaucoup plus difficile de rétablir la réalité scientifique que de la dénier. C’est ce que cherche pourtant à faire le présent texte, qui s’appuie sur la publication en janvier 2017 d’un article scientifique confirmant l’exactitude des données de la NOAA. L’élévation continue du niveau de la mer liée à l’expansion thermique (93 % de la chaleur additionnelle liée à l’augmentation de l’effet de serre termine sa vie dans l’océan) permet également d’illustrer la progression continue du réchauffement climatique. De même que les températures de la Terre en 2015 et 2016, les plus hautes jamais constatées depuis le début des enregistrements systématiques en 1880.

Ce débat montre, ainsi que le soulignent le climatologue Hervé Le Treut et l’économiste Jean-Charles Hourcade, l’intérêt qu’il y aurait à créer une instance internationale, ou, à défaut, française, qui pourrait s’exprimer directement sur les controverses sur le réchauffement climatique et rétablir rapidement l’état des connaissances scientifiques ainsi que les interrogations qui subsistent réellement.

Le mal est cependant fait : le Washington Post annonce que les Républicains s’apprêtent à réduire substantiellement le budget de la NOAA.

Merci tout particulièrement à Valérie Masson-Delmotte (dont les nombreuses observations ont permis d’enrichir très substantiellement ce texte), ainsi qu’à Jean Jouzel, Jean Charles Hourcade, Franck Lecocq, et Hervé Le Treut pour avoir consacré un peu de leur temps à se pencher sur cette question et à l’éclairer. Cet article, qui ne les engage pas, n’aurait pas pu être écrit sans eux.


Le message du Daily Mail[1] du 2 février du février se veut particulièrement clair : l’Accord de Paris a été pris sur des bases scientifiques erronées et doit donc être revu le plus rapidement possible. La raison : les révélations d’un scientifique américain, « bien sous tous rapports », présenté comme un lanceur d’alerte, soulignant que l’article[2], publié dans la revue Science le 26 juin 2015 par la NOAA[3], l'Agence américaine d'observation océanique et atmosphérique, s’appuierait sur des données insuffisamment vérifiées et n’aurait pas bénéficié de toutes les relectures critiques nécessaires. Selon le Daily Mail, cet article qui montrait que la température de la planète continuait à augmenter, a exercé une grande influence dans la préparation de la COP 21, en particulier auprès du président Obama. La conclusion est dès lors évidente : nous devons convoquer une nouvelle COP, revoir l’Accord de Paris, et continuer à utiliser les énergies fossiles. Au passage, des têtes doivent tomber : les responsables de la NOAA doivent naturellement être renvoyés.

Dès le lendemain, Larry Smith[4], élu républicain de la Chambre des représentants et, au sein de cette assemblée, président du Comité permanent pour la science, l’espace et la technologie, souligne sur son blog que la NOAA a utilisé dans ses études des données erronées et en a publié les résultats rapidement, sans s’entourer de toutes les vérifications nécessaires, pour soutenir la politique climatique du précédent président américain. Il rappelle de plus que la NOAA s’est opposée à toutes ses demandes d’investigation sous la précédente mandature.

Le 7 février, le député néerlandais Olaf Stuger[5] pose une question écrite[6] au Parlement européen s’appuyant sur cette information.

La première réaction devant un tel article est de l’écarter d’un revers de main : jamais les températures de la planète n’ont augmenté aussi fortement que durant les deux dernières années. Dans son dernier rapport, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) estime ainsi que « la température moyenne à la surface de la planète et des océans » a déjà augmenté de 0,85°C sur la période 1880-2012. Selon l’Organisation météorologique mondiale, l’augmentation de la température de la planète aura dépassé, pour la première fois en 2015, la valeur de 1°C et devrait être de 1,1°C pour l’année 2016. Celle-ci ne permet pas d’espérer pouvoir contenir la température de la planète en dessous de 1,5°C dans les prochaines années et invalide totalement l’idée que la température marquerait un palier.

Cette réaction serait pourtant trop rapide : se peut-il, ainsi que le suggère l’article, que la température de la planète ait-été surestimée et que la NOAA en mesurant mal la température des océans nous induise en erreur ? Et se soit trompée non seulement dans sa publication de janvier 2015 mais aussi dans l’augmentation phénoménale de température constatée ces deux dernières années (graphique 1) ?

L’origine de la polémique provient principalement du changement des données mesurant la température de la surface des océans : au fur et à mesure du temps et de l’évolution des technologies, les températures de surface de l’océan, qui étaient d’abord prises par des bateaux à l’aide de vannes ou de seaux, l’ont été par des bouées, qui sont nettement plus fiables, même si leurs résultats sont légèrement différents[7]. Leur nombre a ainsi été multiplié par 25 depuis 1990 si bien qu’elles représentent en 2015 80 % des mesures, alors qu’en 1990, 80 % de ces mêmes mesures provenaient des navires. Cette évolution rend la mesure de température imparfaitement homogène dans le temps et a conduit Karl et al. à utiliser à partir de 2015 un nouveau jeu de données (ERSST[8] v4 par opposition à ERSST v3b).

Graphique 1 – Augmentation globale de la température de la Terre
selon l’ancien ou le nouveau jeu de données de la NOAA

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Ce graphique représente l’augmentation de la température de la Terre avec l’ancien et le nouveau jeu de données de la NOAA : le nouveau jeu de données corrige les températures mesurées par les bouées de sorte à ce qu’elles soient homogènes avec celles issues des navires. La différence dans la mesure de la température de la Terre est extrêmement faible, mais devient visible à partir du début des années 2000 au moment où le nombre de bouées se multiplie.     

Source : Karl et al.[9]

Ces corrections ont permis à la NOAA, dans son article publié en juin 2015, d’établir que le réchauffement de la planète était sensiblement le même de 1998 à 2014 que de 1951 à 2012 ce qui, à la grande fureur d’un certain nombre de climato-sceptiques, remettait en question l’hypothèse émise dans le précédent rapport du GIEC d’une pause dans l’élévation de la température : comme l’illustre le graphique 2, avec le nouveau jeu de données de la NOAA, l’élévation moyenne de la température de la planète est très légèrement supérieure à 0,1°C par décennie aussi bien de 1950 à 2012 que de 1998 à 2014 et ne montre donc pas de ralentissement significatif.

Graphique 2 – Augmentation moyenne de la température de la Terre

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Augmentation moyenne de la température de la Terre (suivant trois périmètres différents : la première colonne présente l’évolution des températures de l’ensemble de la surface de la terre, la deuxième des surfaces maritimes, la troisième des surfaces terrestres) à l’aide des anciennes données de la NOAA (en rond grisés) et des nouvelles données (carrés orangés) pour les périodes considérées dans le quatrième rapport du GIEC (1951-2012 et 1998-2012) ainsi que pour d’autres périodes (1950-1999, 200-2014, 1998-2014).

Les différences entre l’ancien et le nouveau jeu de données sont principalement visibles dans la mesure de la température à la surface des océans. Les triangles correspondent à une autre méthode d’interpolation compatible avec le dernier rapport du GIEC. Les traits verticaux représentent des intervalles de confiance à 90 %.

Source : Figure 1 du même article de Karl et al.

Cette évolution des données a conduit à un conflit interne au sein de la NOAA : les ingénieurs considèrent qu’un jeu de données n’est opérationnel que lorsqu’il a subi l’ensemble des tests prévus à cet effet ; au contraire, les chercheurs cherchent à s’affranchir de cette rigueur qui peut entraîner 12 à 18 mois de vérifications supplémentaires. L’article de Karl et al. est paru en juin 2015, les données ont été publiées à la même époque, mais par les chercheurs[10] et non sur le site habituel de la NOAA : ce nouveau jeu de données, dit ERSST v4, a été qualifié depuis. Ceci a conduit le Dr John Bates, scientifique éminent de la NOAA, aujourd’hui à la retraite, à souligner l’absence de publications des données, à remettre en question l’article publié en juin 2015 et à dénoncer l’attitude de la NOAA.

Que faut-il en retenir sur le plan scientifique

a) L’article publié dans Science Advances en janvier 2017 par Hausfather et al.[11] démontre, sur la base de données indépendantes de celles utilisées par la NOAA pour ses corrections (et donc indépendamment de l’article de Karl et al.), la validité du travail de la NOAA. Il établit en particulier que, sur la période critique 2000-2015, le nouveau jeu de données utilisé par la NOAA est parfaitement cohérent avec les mesures effectuées par bouées ou par satellites, alors que l’ancien jeu de données présente un décalage de plus en plus net avec le temps.

 

Graphique 3 – Température à la surface de la mer

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Températures selon les anciens et nouveaux jeux de données de la NOAA et selon des mesures provenant uniquement de satellites ou de bouées.

Source : Carbonbrief[12].

b) Le site du Service national britannique de météorologie met en évidence très clairement l’envolée de la température de la planète observée en 2015 et 2016. Si la température de la planète a connu un bond en 1998 (lié au phénomène El Nino), puis a marqué une sorte de « palier » jusque 2013, alimentant le discours climato-sceptique, elle a connu une nouvelle envolée, ou une nouvelle marche d’escalier, en 2015 et 2016 liée au phénomène El Nino.

 

Graphique 4 – Augmentation de la température de la planète
depuis les années 1850

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Source : http://www.metoffice.gov.uk/research/news/2017/overview-global-temperature-2016

L’essentiel de la chaleur emmagasinée sur Terre en raison de l’effet de serre se retrouvant (à 93 %) dans l’océan, l’élévation du niveau de la mer (liée à la dilation thermique de l’océan et à la fonte des glaces) constitue probablement un meilleur indicateur du réchauffement de la planète. Son verdict est de ce point de vue sans aucune équivoque : l’élévation du niveau de la mer a connu une accélération forte durant ces 25 dernières années (+ 3,2 mm/an de 1993 à 2014 contre + 1,7 mm/an de 1901 à 2011).

c) Cette envolée de température en 2015 et 2016 soulève néanmoins de nouvelles questions relatives à la mesure de la température de la planète liées à la difficulté à rendre compte des phénomènes constatés en Arctique. Le site du service national britannique de météorologie montre ainsi que les augmentations de température mesurées dans la zone Arctique, au-delà du cercle polaire (65 N), sont en 2016 en augmentation d’environ 2 à 3,5°C par rapport à la moyenne des années 1960-1990. Cette hausse est considérable et difficilement explicable, mais ces chiffres présentent une grande dispersion de résultats entre les différentes séries de données, dont certaines mesurent mal les élévations de température au-delà du cercle polaire (graphique 5). Cette dispersion se retrouve également dans l’augmentation de la température de la planète pour 2016 Ainsi, les scientifiques du Berkeley Earth Surface Temperature project[13] annoncent une hausse des températures en 2016 de 1,294°C par rapport à 1850-1900 tandis que l’Organisation météorologique mondiale[14] ne situe cette augmentation qu’à 1,1°C.

Graphique 5 – Augmentation de la température
en Arctique et en Antarctique

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Source : http://www.metoffice.gov.uk/research/news/2017/overview-global-temperature-2016

On pourrait donc croire la tentative de déstabilisation républicaine de la NOAA terminée et le débat clos, d’autant plus que le scientifique « bien sous tous rapports » a déclaré qu’il s’agissait simplement d’un défaut d’assurance qualité, et non d’une tentative de manipulation des données. Ce serait une erreur : le même journaliste dans le même Daily Mail, une semaine plus tard, soulignait le très fort impact de son information de la semaine précédente (plus de 150 000 Share sur Facebook), et s’en prévalait pour estimer que la seule « fake new » dans ce débat consistait à dénier que les révélations du Daily Mail avaient de l’importance. Avant de se féliciter de la reprise de l’enquête sur la NOAA conduite par le Comité permanent de la Chambre des représentants et de s’interroger de nouveau sur la crédibilité des experts du réchauffement climatique qui tordent les données. Nouvel article le 19 février soulignant que la température moyenne de la planète en janvier 2017 est proche de celle de janvier 1998 et accréditant ainsi l’idée que le réchauffement de la planète marque une pause, alors que la NASA[15] annonce que la température moyenne du mois de janvier 2017 est la troisième la plus élevée jamais enregistrée ! Pire enfin, le républicain Scott Pruitt, nouveau responsable de l’Agence américaine pour la protection de l’air, est allé au bout de cette logique le 9 mars en affirmant[16] que le CO2 n’était pas un contributeur principal au réchauffement climatique et que l’Accord de Paris était un mauvais accord !

Ce débat montre, ainsi que le soulignent le climatologue Hervé Le Treut et l’économiste Jean-Charles Hourcade, l’intérêt de créer une instance internationale, ou, à défaut, française qui pourrait s’exprimer directement sur les controverses relatives au  réchauffement climatique et rétablir rapidement la réalité du travail scientifique, l’état des connaissances acquises mais aussi les interrogations qui existent : le GIEC ne s’exprime en effet qu’à travers ses grands rapports et sur la base des articles scientifiques publiés. Entre ces rapports, les scientifiques sont comme réduits au silence et il manque une « force de rappel » pour parvenir à une compréhension partagée des enjeux, des controverses légitimes et des fausses informations ».


[1] http://www.dailymail.co.uk/sciencetech/article-4192182/World-leaders-duped-manipulated-global-warming-data.html

[3] National Oceanic and Atmospheric Administration.

[5] Député du Partij voor de Vrijheid, Parti pour la liberté.

[7] Les mesures provenant des bouées donnent une température inférieure d’environ 0,12°C à celle des bateaux (lorsqu’ils utilisent des seaux).

[8] Extended Reconstruction Sea Surface Temperature.

[9] Karl T. R. et al. (2015), “Possible artifacts of data biases in the recent global warming hiatus”, Fig 2, Science, 26 June, Volume 348, Issue 6242.

[10] Un premier article est paru en février 2015 dans la revue de la société américaine de météorologie : Extended Reconstructed Sea Surface Temperature Version 4 (ERSST.v4) Part I: Upgrades and Intercomparisons, Huang et al. Le manuscrit a été déposé en décembre 2013 et a été transmis dans sa version finale en octobre 2014. https://rda.ucar.edu/datasets/ds277.0/docs/ERSST.V4.P1.JCLI-D-14-00006.1.pdf

[11] Hausfather Z., Cowtan K., Clarke D. C., Jacobs P., Richardson M. et Rohde R. (2017), “Assessing recent warming using instrumentally homogeneous sea surface temperature records”, Science Advances 3, 4 January,
http://advances.sciencemag.org/content/3/1/e1601207.full

[12] Article paru initialement sur Carbonbrief et repris sur https://undark.org/2017/02/06/fact-checking-the-latest-climate-scandal/.