Publié le lundi 15 février 2016
La relation médecin-patient à l'ère des objets connectés
La relation médecin-patient à l'ère des objets connectés
Dans le cadre du cycle de débats mensuels "Mutations technologiques, mutations sociales", la cinquième rencontre "La relation médecin-patient à l'ère des objets connectés" a eu lieu le 8 février 2016.
Auteur(s) Céline Mareuge

Une chose est sûre : le développement des objets connectés en santé est riche de promesses. De l’autonomisation du patient par le quantified self (autodiagnostic) aux gains d’efficacité attendus de la prévention, capteurs et objets connectés pourraient participer d’une redéfinition positive du rapport aux soins et de la relation patient-soignant. En un mot, faire advenir la « démocratie sanitaire ». Mais sous quelles conditions et avec quels risques ?

Les objets connectés, outils de la démocratie sanitaire ?

C’est un fait, l’usage d’Internet a déjà modifié la relation médecin-malade. Mieux informé, le patient est avec son médecin dans un rapport moins « paternaliste », davantage tourné vers la « décision partagée ». Les objets connectés fournissent, eux, non plus (seulement) de l’information générique mais des données sur notre état de santé personnel.

Aide ou obstacle à l’autonomie ? Tout dépend de leur usage, répond Sylvie Fainzang, anthropologue et directrice de recherche à l’Inserm. Si les capteurs servent un objectif de surveillance passive, le patient est désinvesti et l’objet rate sa cible : prévention, responsabilisation, autonomie. Le fait que 50 % des malades chroniques équipés de capteurs ne transmettent pas systématiquement leurs données témoigne de la nécessité d’une redéfinition préalable des rôles de chacun : un « patient acteur » et reconnu comme tel par son médecin, une relation collaborative, l’affirmation d’une complémentarité (et non d’une substitution) entre examen clinique et analyse des données.

Pour Bruno Sportisse, directeur général adjoint de Thuasne, installer la confiance est un élément déterminant. Les objets sont déjà sur le marché et l’offre est même « foisonnante ». Des cuillères pour Parkinsoniens aux médicaments équipés de capteurs (pour tester leur efficacité après ingestion), la santé digitale représente déjà 8 % à 10 % des levées de fonds en capital risque aux États-Unis. Côté demande, les attentes sont fortes : 58 % des patients français pensent que les objets connectés constituent un progrès pour la médecine*. Mais pour que l’offre rencontre la demande, il faut « sortir de la zone grise entre bien-être et médical ». Le régulateur doit poser les normes qui permettent de faire la preuve du bénéfice thérapeutique des objets connectés et plus largement de leur efficacité sociale –médicale et budgétaire. Or cette démonstration exige du temps. C’est une des spécificités du numérique en santé : il faut collecter énormément de données pour pouvoir « restituer de l’intelligence ».

Des risques de captation des données personnelles

Quels sont les acteurs du marché ? De très nombreuses start-up, les entreprises de la Weartech comme Withings, les grands de la santé et… Google, répond Bruno Sportisse ! Le numéro 1 des GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) a non seulement conclu des partenariats avec Sanofi, Novartis et Biogen mais également racheté des sociétés d’assurance. Une stratégie qui lui permet d’être présent tout le long de la chaîne de création de valeur en santé digitale. La mainmise des GAFA sur le secteur pose « la question de la finalité », pour reprendre le terme consacré par la CNIL, c’est-à-dire de l’usage affiché des données médicales. À quoi le patient donne-t-il accès lorsqu’il utilise un capteur ? Où sont stockées et par qui sont traitées les données ? À qui sont-elles transmises ? Le marché de la santé numérique n’arrivera à maturité qu’avec la transparence sur ces questions. La bonne nouvelle, c’est qu’un règlement européen en cours d’adoption, qui entrera en vigueur d’ici 2018, prévoit le privacy by design, c’est-à-dire la protection des données personnelles dès la conception de l’objet connecté. La Commission européenne consulte également les industriels pour trouver les bonnes pratiques qui permettront de passer d’un régime d’agrément à un régime de certification.

Se dessine donc la perspective (possible) d’un marché régulé où les patients seraient protégés par un régime juridique adapté aux enjeux du Big data en santé et mieux informés grâce à un effort de pédagogie dans le champ de la « littératie numérique ». Est-ce suffisant ? Non. Et ce, à deux titres au moins. D’abord, la protection des données personnelles (anonymisation) ne règle pas le problème des données nominatives transmises au médecin. Cette transmission doit être codifiée pour que le patient ait toujours le choix, souligne Sylvie Fainzang. Il y a sinon un risque avéré de rejet. Ensuite, l’expérimentation (encadrée) ne suffit pas. Les Britanniques l’ont bien compris** : il faut une vision stratégique de long terme. L’avènement des objets connectés en santé ne doit pas être réduit à une problématique de système d’information. Il appelle une projection collective (à dix ou quinze ans) du système de santé souhaitable dans un scénario qui fait toute sa place à la donnée comme outil d’empowerment.


* 4e Baromètre Viavoice / Groupe Pasteur Mutualité sur la confiance des Français à l’égard des professionnels de santé.

** The NHS in 2030: a People-Powered and Knowledge-Powered Health System, NESTA, 2015.

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