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Débats
Publié le
Lundi 06 Novembre 2017 -
Mis à jour le
29 Novembre 2017
Lundi 06 Novembre 2017
17h00 à 19h00
L’expertise est susceptible d’être mobilisée en dehors des procédures et circuits formels et traditionnels de l’action et de la décision publiques. Ainsi, les médias n’hésitent pas à se saisir de la « parole experte », et à renforcer – volontairement ou non – sa place dans notre vie publique et notre démocratie d’opinion.

Quelle est la place de l’expertise dans les médias ? Quelle est l’évolution et l’intensité de cette pratique de recours à l’expertise ? Pour quelles raisons les médias recourent à l’expertise, suivant quelles modalités et avec quels effets ? Le développement de ce type d’intermédiation est-il gage d’une meilleure information et connaissance des citoyens ? Ces questions seront au cœur de cette quatrième séance du séminaire « Paroles d’experts : pour quoi faire ? ».

Compte rendu

A l’ère des fake news, les médias ont plus que jamais une mission d’intérêt général : celle de filtre. Il s’agit de sélectionner « la parole autorisée » et de choisir les bons experts. Comment et avec quels résultats ?

Le travail du journaliste relève parfois de l’exercice d’équilibriste. Entre besoin « d’une parole autorisée » et souci de ne pas verser dans « la pensée unique », choisir un expert requiert visiblement de la dextérité. Or, si les médias contribuent à légitimer l’expert en lui tendant le micro ou la plume au titre de son savoir, ces mêmes médias ont donc une responsabilité. Donner de l’audience à x plutôt qu’à y, impacte virtuellement l’opinion publique. C’est une décision qui engage. De là le thème de cette quatrième séance du cycle de séminaires « Paroles d’experts : pour quoi faire ? » qui a posé la question des modalités et des effets de ce choix, mais aussi plus largement de la relation entre médias et expertise.

« Nous consommons 45 invités par jour »

Ce constat chiffré de Vincent Giret, directeur de France Info, a le mérite de poser les termes du débat. Certes, précise-t-il, ces 45 invités quotidiens ne sont pas tous experts mais « beaucoup le sont » et le chiffre est « vertigineux » !

L’enjeu aussi. Si l’opinion publique reproche à certains experts l’unicité de leur pensée ou leur(s) connivence(s) politique(s), la critique risque bien de tomber sur les médias qui les invitent. La défiance est contagieuse. Dans « le relativisme ambiant » de l’ère dite post-vérité, les médias traditionnels ont par ailleurs une responsabilité, souligne Vincent Giret. Alors que les fake news pourraient supplanter l’information sur Internet en 2022, prophétise le cabinet Gartner, 57 % des Français sondés par Kantar en 2017 sont toujours convaincus qu'un journalisme de qualité est « essentiel pour une démocratie en bonne santé ».

Comment alors relever le défi de la qualité quand on a, comme France Info, 45 invités par jour à sélectionner ? Ou, comme le souligne Raphaël Bourgois, producteur à France Culture, quand on a « pour raison d’être de faire intervenir des experts… une mission inscrite dans le cahier des charges des radios de service public » ? En partant du postulat que « tous les points de vue ne se valent pas », répond Raphaël Bourgois, et que le rôle du journaliste est précisément « d’identifier et de sélectionner les paroles autorisées ».

Et c’est là justement une différence majeure avec le monde horizontalisé d’Internet. Non pas que tous les points de vue se valent sur la toile, précise Romain Badouard, sociologue des médias, « mais tous méritent d’être entendus » et peuvent l’être s’ils sont convaincants ! « Le degré d’autorité d’une parole sur Internet est fonction de sa propension à convaincre, et non du statut du locuteur », explique Romain Badouard. Le chercheur en veut pour exemple le système de masquage des noms et des statuts des rédacteurs sur Wikipédia. Un principe qui donne virtuellement autant d’autorité au directeur de l’Andra qu’à un citoyen-expert lambda pour renseigner la page « gestion des déchets radioactifs en France » ! Au-delà s’étend le Far-West informationnel : sur les réseaux sociaux, « le poids de l’argument et l’autorité de la parole se mesurent à la popularité », rappelle Romain Badouard. C’est le score Klout – cette unité de mesure de l’influence sociale en ligne – qui hiérarchise et pondère les paroles. Un mode de sélection d’autant plus biaisé qu’existe désormais « un marché noir de l’autorité ». L’influence sociale s’achète. Une équipe de chercheurs de l’université d’Oxford a mesuré qu’un tiers des tweets pro-Trump postés autour du débat du 26 septembre 2016 étaient le fait de faux comptes alimentés par des robots !

Critères de sélection

Il ne s’agit pas de verser dans le catastrophisme – la menace du remplacement de l’expert par le bot reste virtuelle – mais de constater que les médias traditionnels ont plus que jamais une mission d’intérêt général : celle de filtre. Dont acte. Mais comment séparer le bon grain de l’ivraie ?

C dans l’air est un bon terrain d’étude. Émission de débat consacrée à l'actualité sur France 5, elle rassemble chaque jour un million et demi de téléspectateurs. Son objectif : « amener le grand public à comprendre les enjeux d’une problématique sans être dans la mise en scène du débat d’opinion », explique Mathias Hillion qui a repris les rênes de la rédaction en chef il y a deux ans. C’est donc d’abord sur des critères liés à « la pédagogie » que le rédacteur en chef de C dans l’air va sélectionner ses experts : « les téléspectateurs attendent des experts reconnus comme ayant un savoir-faire… un expert qui parle aux Français, pas à ses pairs ». Et Mathias Hillion d’ajouter que sur cette base, « le panel n’est pas extralarge » ! Même son de cloche du côté de Vincent Giret. Le premier critère objectif de sélection, c’est la disponibilité de l’expert couplée à la contrainte de temps du journaliste : c’est « quand vous avez dix minutes pour trouver un intervenant clair, pédago et crédible pour un flash spécial » !

De l’avis général, la parole de l’expert doit également faire consensus et sinon, pouvoir être débattue dans le respect d’un certain équilibre des points de vue. C’est là sans doute que les critères de sélection deviennent plus subjectifs. « Quand 99,9 % des scientifiques s’accordent sur la responsabilité de l’homme dans le réchauffement climatique, donner la parole aux climatosceptiques ne fait pas sens », argumente Raphaël Bourgois. L’affaire se complique lorsqu’on quitte le terrain des sciences dites dures. Et ce, même après examen du « pedigree » de l’expert. Il peut mener des recherches académiques « sérieuses », n’être engagé ni politiquement ni dans la défense d’intérêts privés, et être malgré tout « dans l’opinion pure » ou la polémique. D’où la nécessité de toujours expliciter « d’où parle l’expert », d’être transparent quant aux motifs de l’invitation à s’exprimer : la défense d’une thèse personnelle qui peut relever d’une forme « d’intuition », ou les résultats d’un travail de recherche « factuel et objectif » ?

Le risque peut provenir des journalistes eux-mêmes : « la tentation du match » par souci d’audience ou la recherche de ce que Vincent Giret appelle « la géographie du débat » par souci d’équilibrer les points de vue peuvent produire du clivage, plus propice à la polémique qu’à l’information. C’est typiquement le cas sur les sujets économiques qui opposent régulièrement un libéral à un keynésien (ou un orthodoxe à un hétérodoxe). Le choix du journaliste s’apparente donc à un exercice d’équilibriste : sélectionner une parole autorisée et audible sans sacrifier l’égale représentation des points de vue au consensus et à la pédagogie.

Plus de diversité

Et il faut beaucoup d’aplomb, pour ne pas risquer de tomber dans « la culture du clash » ou à l’inverse, dans le « prêt-à-penser ». C’est une critique récurrente faite aux médias traditionnels que celle de cultiver ou de conforter une pensée mainstream, pour ne pas dire unique. Pratique servie notamment par un filtrage à dessein d’experts perçus comme trop consensuels qui exclurait de fait les courants de pensée minoritaires ou les savoirs non labélisés, typiquement les lanceurs d’alerte. C’est le risque « du format club », reconnaît Mathias Hillion. Certains experts, parce qu’ils remplissent parfaitement les critères, deviennent omniprésents, voire incontournables car attendus du public sur leurs sujets. Bilan : « les plateaux sont clairement occupés par des profils d’hommes blancs plutôt âgés », note Mathias Hillion qui a lui-même entrepris de rajeunir et de féminiser celui de C dans l’air. Même souci du côté de la presse écrite. « Il n’y a pas de critère objectif pour choisir un bon expert », témoigne Guillaume de Calignon, journaliste aux Échos, « il faut chercher la rotation, veiller à ce que ce ne soit pas toujours les mêmes, les « vus à la télé », mais plutôt ceux qui pourront, ensemble, illustrer avec de vrais arguments le pour et le contre de la loi travail par exemple ». Guillaume de Calignon a sa technique pour s’éviter l’uniformité et « ne pas risquer de passer à côté de gens passionnants » : il pratique une veille attentive sur les réseaux sociaux.

En clair, si le critère du consensus comme marqueur d’objectivité nuit à la diversité de l’expertise, les journalistes en ont bien conscience et cherchent (certains du moins) à changer la donne. Quelques-uns le font même en grand ! C’est le cas de Pauline Chabbert, directrice associée du Groupe Egaé, fondatrice d’Autrement Conseil, qui a lancé en juin 2014 le site http://expertes.fr en partenariat avec France Télévisions et Radio France. Objectif : donner de la visibilité aux femmes qui ne représentent encore que 30 % des intervenants dans les médias. Le site donne accès aux contacts de plus de 3 000 expertes issues du monde de la recherche, de l’entreprise et de la société civile avec des entrées par thèmes. « Les journalistes nous disaient que les expertes n’étaient pas dans leur réseau et qu’elles étaient moins disponibles que les hommes », relate Pauline Chabbert. Or avoir un contact « sous la main » (entendre : dans le répertoire de leur smartphone) est un vrai critère de choix pour des journalistes contraints par le temps. Si la base de données expertes.fr ne peut rien contre la double journée de travail des femmes qui explique leur moindre disponibilité, reconnaît malicieusement Pauline Chabbert, elle résout déjà le problème du numéro de téléphone !

Enfin, puisqu’il faut toujours prendre le problème à la racine, c’est aux futurs journalistes qu’il s’agit d’apprendre « si ce n’est à choisir leurs experts, du moins à décrypter les étiquettes des uns et des autres », promeut Corinne Vanmerris, directrice des études de l'École supérieure de journalisme de Lille. En plus des séminaires sur « la déontologie et l’honnêteté intellectuelle », Corinne Vanmerris propose à ses étudiants des cours qui traitent de la psychologie des experts et de la sociologie des médias, « pour aller plus loin », explique-t-elle. La directrice de l’ESJ encourage par ailleurs les futurs journalistes à se spécialiser dans un domaine ou un champ de compétences attendus dans les rédactions car « pour choisir les bons experts, le mieux c’est d’être un peu expert soi-même ».

Céline Mareuge, journaliste web

 


Une première série d’interventions et d’échanges a porté sur les raisons du recours aux experts par les médias : comment mesurer le recours à l’expertise dans la pratique journalistique ? Ce phénomène est-il fondamentalement nouveau ? À quel(s) besoin(s) l’expertise répond-elle ? L’expertise est-elle associée à une recherche de qualité de l’information ? Les professionnels des médias (direction, producteurs, programmateurs, etc.) sont-ils conscients de l’enjeu du pluralisme des « expertises » ?

Intervenants : Mathias Hillion, rédacteur en chef de l’émission « C dans l’air », France 5 ; Raphaël Bourgois, producteur à France Culture ; et Romain Badouard, sociologue des médias

La seconde série d’interventions et d’échanges a porté sur les modalités de fabrication et de sélection de l’expertise dans les médias : quel type d’expertise est fabriquée et par qui ? Comment les experts sont-ils choisis ? Suivant quels critères ? Les journalistes et autres acteurs des médias sont-ils formés à la relation à l’expert(ise) ? Quel est l’usage des réseaux sociaux par les médias classiques : sont-ils considérés comme une source d’expertise ? 

Intervenants : Guillaume de Calignon, journaliste, Les Échos et Corinne Vanmerris, directrice des études de l'École supérieure de journalisme de Lille

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