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Point de vue
Publié le
Jeudi 23 Novembre 2017
Le 13 novembre dernier, plus de 15 000 chercheurs issus de 184 pays appelaient solennellement l’humanité à opérer sa transition vers la durabilité*, afin d’enrayer la dégradation de l’environnement. Ces auteurs soulignent que cette dégradation s’explique en partie par la mutation des régimes alimentaires à l’échelle mondiale, caractérisée par un accroissement de la production et de la consommation de produits carnés, et certaines pratiques agricoles, contribuant à la hausse d’émissions de CO2, la diminution des ressources en eau, la déforestation ou la perte de biodiversité.
Accélérer la transition écologique des systèmes alimentaires pour concilier impératif environnemental, attentes sociétales et opportunité économique

En effet, le recours massif aux intrants de synthèse (pesticides et engrais azotés) contribue à la pollution des milieux, perturbe les équilibres écologiques et porte atteinte à la biodiversité rare et ordinaire[1], ce qui peut altérer à long terme le potentiel de production des agro-écosystèmes. Il constitue un facteur de réchauffement climatique et de pollution de l’air à travers les émissions d'ammoniac et de méthane liées à l’élevage, l’épandage d’intrants de synthèse ou d’effluents[2]. Par ailleurs, les perturbateurs endocriniens présents dans les pesticides impactent la santé humaine via les expositions chroniques des populations[3].

À l’échelle mondiale, la production agricole repose sur des acteurs interconnectés au niveau de territoires spécialisés[4], constituant un système alimentaire, au sens proposé en 2010 par Rastoin et Ghersi comme « un réseau interdépendant d’acteurs […], localisé dans un espace géographique donné […] et participant directement ou indirectement à la création de flux de biens et services orientés vers la satisfaction des besoins alimentaires d’un ou plusieurs groupes de consommateurs localement ou à l’extérieur de la zone considérée »[5]. Cette spécialisation territoriale limite la résilience globale du système alimentaire et induit des pressions sur l’environnement, accrues par les pertes et gaspillages tout au long de la chaîne alimentaire, qui représentent aujourd’hui près d’un quart de la production mondiale (1,6 Gt). En l’absence de toute évolution des modes de consommation, une augmentation de près de 60 % de la production alimentaire actuelle serait nécessaire d'ici 2050 pour répondre aux besoins liés à l’accroissement de la population mondiale, selon la FAO[6].

Face à cette tendance mondiale, de nouveaux comportements alimentaires émergent dans les pays développés. En France, les consommateurs se déclarent prêts à manger durable et local[7] et, au-delà de l’impact sur la santé, les dimensions sociales et environnementales de l’alimentation progressent parmi les déterminants d’achat[8]. Le poids relatif du prix diminue, même s'il reste le premier critère de choix[9]. Cette évolution se traduit concrètement par une diminution de la consommation de viandes[10], le développement de la consommation des produits issus de l’agriculture biologique[11], ainsi que par l’émergence d’initiatives locales, publiques et privées, centrées sur la reterritorialisation des systèmes alimentaires[12]. Participant à cette dynamique, les collectivités territoriales s’engagent : à travers la déclaration de Rennes du 4 juillet 2014, l’Association des régions de France promeut des systèmes alimentaires territorialisés pour répondre à un objectif d'alimentation durable[13] et huit collectivités territoriales françaises ont signé en 2015 le Pacte de politique alimentaire de Milan[14], allant dans le même sens.

En terme économique, l’agriculture française connaît depuis de nombreuses années une situation dégradée, caractérisée par une baisse constante de l’emploi, des pertes de parts de marché à l’export[15] et un salaire moyen faible, de 1 250 euros par mois, masquant de fortes disparités en fonction des secteurs de production. Ainsi, près de 30 % des exploitants agricoles touchaient moins de 350 euros par mois en 2016[16]. Dans ce contexte, la recherche de  rendements croissants, qui a prévalu en France depuis 1945, apparaît insatisfaisante pour assure aux agriculteurs un revenu décent. La recherche d’accroissement de la valeur ajoutée, associée à sa meilleure répartition entre acteurs des filières, au bénéfice des agriculteurs, et à une montée en gamme des productions, peut s’y substituer.  

Face à l’enjeu environnemental, des modes de production fondés sur l’optimisation des fonctionnalités des agro-écosystèmes ont fait la démonstration de leur intérêt environnemental, qu’il s’agisse d’agro-écologie[17], d’agriculture biologique ou de systèmes d’élevage autonomes[18]. Ces modes de production faiblement consommateurs d’intrants ne sont pas systématiquement associés à d’importantes diminutions de rendements[19], qui peuvent être limitées par des associations de culture[20]. Ils pourraient répondre à la demande alimentaire d’une population mondiale grandissante si celle-ci faisait évoluer son régime alimentaire et limitait les gaspillages[21]. Par ailleurs, des études montrent que des systèmes agro-écologiques peuvent présenter une rentabilité élevée[22], créer davantage de valeur ajoutée par actif agricole et produire des effets économiques positifs à l’échelle des territoires (emplois, valeur ajoutée induite)[23].

Ces systèmes agro-écologiques demeurent néanmoins minoritaires aujourd’hui, en raison de verrous socio-techniques importants (prises de risque, verrous culturels, verrous techniques liés à l’utilisation de variétés culturales dont le rendement est fortement lié à l’usage d’intrants)[24] et de soutiens publics majoritairement tournés vers les systèmes conventionnels, malgré les récentes inflexions de la politique agricole commune (PAC)[25].

Alors que s’achèvent les États généraux de l’alimentation, mobiliser l’ensemble des acteurs des systèmes alimentaires vers la transition écologique apparaît la voie prioritaire à engager pour répondre à l’impératif environnemental auquel l’humanité est confrontée, tout en apportant une réponse à la crise économique que connaît le secteur agricole. Pour accompagner cette transition, susceptible de refonder le « contrat social » entre agriculteurs et consommateurs, il sera nécessaire de mettre en cohérence les politiques publiques relatives à l’agriculture, à l’alimentation et à l’environnement et d’utiliser l’ensemble des leviers financiers existant. La politique agricole commune (PAC), qui sera refondée après 2020, pourrait participer de cet enjeu.


* Ripple W.J., Wolf C., Newsome T.M., Galetti M., Alamgir M., Crist E., Mahmoud M.I., Laurance W.F. (2017), « World Scientists’ Warning to Humanity: A Second Notice », BioScience, novembre.


[1] Le Hir P. (2017), « Une espèce de mammifère sur trois en péril en France métropolitaine », Le Monde, 15 novembre 2017.

[2] Snoubra B. (2013), « Les surplus d’azote et les gaz à effet de serre de l’activité agricole en France métropolitaine en 2010 », Commissariat général au développement durable, Chiffres et statistiques, n°448, septembre 2013.

[3] Schillinger P. et Vasselle A. (2017),  Les perturbateurs endocriniens dans les produits phytopharmaceutiques et les biocides, Paris, Sénat, rapport d’information n°293, 46 p..

[4] Claquin P., Martin A., Deram C., Bidaud F., Delgoulet E., Gassie J., Hérault B. (2017), MOND’Alim 2030, panorama prospectif de la mondialisation des systèmes alimentaires, Paris, La Documentation française, 228 p.

[5] Rastoin J.-L, Ghersi G. (2010), Le système alimentaire mondial : concepts et méthodes, analyses et dynamiques, Versailles, Editions Quae, 565 p.

[6] Food and Agriculture Organization (2013), Technical report on Food Wastage Footprint – Impacts on Natural Resources, Rome, 63 p.

[7] Blézat Consulting, CREDOC, Deloitte Développement Durable (2017), Quels comportements alimentaires pour demain ?, Paris, 123 p.

[8] Mercier E. et Dusseaux V., (2016), Alimentation durable : les Français de plus en plus attentifs à ce qu'ils mangent, IPSOS et Fondation Carasso, Paris.

[9] Association nationale des industries agro-alimentaires (2015), Les Français et l’alimentation.

[10] Sans P. (2017), « Pourquoi nous consommons de moins en moins de viande », Le Monde, 11 septembre.

[12] Centre de ressources du développement durable (2016), Premiers décryptages des systèmes alimentaires durables territorialisés, Paris, 16 p.

[15] Lubatti G., Casset-Hervio H., Reynaud D. (2016), L’agriculture en 2016, INSEE, Paris.

[16] Zéau P. (2016), « Revenus des agriculteurs : les chiffres restent inquiétants », Le Figaro, 10 octobre 2017.

[17] Chevassus-au-Louis B., Villien C., Claquin P. (2016), Rapport d’avancement du Comité d’évaluation de la politique agro-écologique, Ministère de l’agriculture, Paris, 74 p.

[18] Devienne S., Garambois N., Mischler P., Perrot C., Dieulot R., Falaise D. (2016), Les exploitations d’élevage herbivore économes en intrants (ou autonomes) : quelles sont leurs caractéristiques ?  Comment accompagner leur développement ?, Ministère de l’agriculture, Paris, 165 p.

[19] Lechenet M., Dessaint F., Py G., Makowski D., Munier-Jolain N. (2017), « Reducing pesticide use while preserving crop productivity and profitability on arable farms », Nature plants, mars, n°17008 (3).

[20] Ponisio L.C., M'Gonigle L.K., Mace K.C., Palomino J., de Valpine P., Kremen C. (2014), Diversification practices reduce organic to conventional yield gap, Proceedings of the Royal Society B, 10 décembre.  

[21] Muller A., Schader C., Scialabba N. E.-H., Brüggemann J., Isensee A., Erb K.-H., Smith P., Klocke P., Leiber F., Stolze M., Niggli U. (2017), « Strategies for feeding the world more sustainably with organic agriculture », Nature Communications, n°1290.

[24] Meynard J.-M., Messéan A., Charlier A., Charrier F., Fares M., Le Bail M., Magrini M.B., Savini I., Réchauchère O. (2014), La diversification des cultures : lever les obstacles agronomiques et économiques, Éditions Quæ, Versailles, 106 p.

[25] Kirsch, A., Kroll, J.-C., Trouvé, A. (2017). « Impact of CAP direct payments and their distribution on the supply for Environmental public goods in agriculture », in : Brainstorming on evolution of the CAP 2020+: Concepts for a future CAP targeting public good and ecosystem performance at the farm level, European Commission Joint Research Centre, Ispra (Italie), 19 janvier.

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