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Point de vue
Date de publication : 
Mardi 13 Juin 2017
France Stratégie vient de lancer « Paroles d’experts : pour quoi faire ? », un cycle de séminaires pluridisciplinaires consacré à l’examen des ressorts de la défiance envers l’expertise, cette forme de pratique sociale à la croisée de la science, du politique et de la société. Son objectif est de réunir les acteurs concernés pour mesurer la réalité de ce phénomène complexe et poser les bases d’une meilleure circulation des savoirs dans les différents espaces de la vie publique.
Expert

À une époque où Michael Gove, chef de file de la campagne des brexiters, déclare que « les citoyens de ce pays en ont marre des experts », ceux qui assument cette fonction se demandent pourquoi on aime autant les détester… Mais le fait est-il avéré, et la question est-elle bien posée ? Les acteurs de l’expertise font-ils l’objet d’une défiance nouvelle, spécifique à leur rôle ou à leur personne, ou bien sont-ils victimes d’un discrédit qui touche plus généralement la parole institutionnelle ?

Omniprésents sur la scène médiatique comme dans les allées du pouvoir, tout en voyant régulièrement la légitimité de leurs interventions remise en cause, ces experts se situent dans un entre-deux caractéristique de leur position. Ne disposant ni d’une légitimité politique directe, ni de l’autorité et de la liberté de parole du « pur » savant, l’expert fait figure d’intermédiaire entre les savoirs et les pouvoirs, ce qui l’expose à autant de critiques que d’instrumentalisations.

Un « entre-deux » inconfortable

D’où provient alors ce « malaise dans l’expertise » ? Pour élucider cette question et tenter d’y apporter quelque remède, France Stratégie a lancé un cycle de séminaires pluridisciplinaires, sur une durée prévisionnelle d’une année : il s’agit de réunir autour d’une même table, dans un format ouvert au public, celles et ceux qui, du fait de leur activité ou de leur champ de recherche, s’interrogent sur le fonctionnement des relais d’intermédiation des connaissances dans le débat public comme dans les circuits de décision politique ou administrative.

Pour une institution comme France Stratégie, il s’agit, au-delà même de la conjoncture présente, d’une question essentielle. Un tel séminaire est en effet l’occasion pour ce centre public d’expertise d’examiner les conditions dans lesquelles lui-même exerce ses missions, le sens qu’il est possible de leur donner et la portée qu’elles peuvent avoir.

Sont ainsi conviés à partager leurs questionnements et leurs réflexions, aussi bien les instances publiques qui jouent un rôle clé dans l’expertise d’État (l’INSEE, le Secrétariat général pour la modernisation de l’action publique, les différents commissariats généraux, les Hauts Conseils et les autres organismes associés à France Stratégie), les grandes institutions internationales comme l’OCDE, les centres de recherche dont les travaux ont déjà du recul sur le phénomène de la montée de l’expertise (au CNRS, à l’EHESS, à l’IHEST, à Sciences-Po…), les think tanks, qui jouent un rôle croissant dans la sphère politique (Terra Nova, Institut Montaigne, Iris, Ifri…), des acteurs médiatiques qui contribuent à la sélection et à la diffusion de plusieurs « paroles d’experts », des spécialistes de l’opinion publique, des responsables politiques, mais aussi des acteurs associatifs et des citoyens qui ont pris part à différentes formes de consultations publiques.

Un premier tour de table

Avant de s’engager dans une série de séances plus ciblées, France Stratégie a réuni le 30 mai d’éminents représentants de toutes ces « familles » du champ de l’expertise pour leur soumettre le projet et recueillir leurs réactions et leurs propositions. Et à l’issue de cette « séance zéro », qui a réuni plus de 80 personnes – dont la plupart avaient déjà entamé, à titre personnel ou dans leur institution, une réflexion sur le sujet –, il est déjà possible de retenir plusieurs repères méthodologiques et quelques axes de questionnement pour le cycle de séminaires.

Tout d’abord il importe de prendre la mesure de la variété des situations potentiellement concernées par le projet : même en s’en tenant à ce qui se passe en France, il faut non seulement distinguer les différentes thématiques (santé, environnement, éducation…) mais aussi identifier plus précisément les quelques « cas », souvent critiques, qui ont donné lieu aux controverses les plus importantes sur la place de l’expertise.

Ensuite, il faut partir des connaissances établies par les acteurs et les chercheurs, aussi bien quant à la variété des pratiques, plus ou moins classiques ou innovantes, de mobilisation de l’expertise dans la sphère publique, qu’en matière d’histoire et de sociologie de l’expertise. Pour tirer le meilleur parti de ce savoir consolidé, les deux premières séances proprement dites porteront sur ces états des lieux des pratiques et des recherches.

Par ailleurs, on ne saurait nouer un dialogue fécond sur ces questions si l’on ne constituait qu’un espace dans lequel « les experts parlent aux experts » ; c’est pourquoi chacune des séances devra faire droit à une ouverture suffisante sur différentes sphères sociales, et à un assez grand pluralisme dans les approches représentées.

« Qui ? » ou « comment ? »… Quelle est la question ?

Enfin, et ce fut peut-être le point le plus fréquemment soulevé par les intervenants de cette « séance zéro », l’élucidation des ressorts de la défiance envers la parole des experts peut s’orienter dans deux directions a priori distinctes : d’une part vers l’examen des procédures de construction de l’expertise, dont on suppose qu’elles pourraient, à condition d’être plus rigoureuses, recréer de la confiance ; d’autre part vers l’attention portée à la figure de l’expert, assimilée par une partie de l’opinion à une élite sociale, coupée des réalités, et qui serait rejetée en tant que telle.

Sans doute risque-t-on d’échouer à comprendre ce qui se joue dans les phénomènes de défiance si l’on se contente d’un seul de ces deux aspects, dont les liens sont nécessairement étroits, à défaut d’être, à ce stade, parfaitement clairs.

C’est donc pour démêler les fils qui tissent des relations complexes entre de nombreux acteurs (experts, politiques, médias, citoyens…) que France Stratégie a souhaité mener ce travail en constituant un « groupe de suivi » ouvert à cette diversité de parties prenantes. Ainsi, dès le mois de juillet, puis à partir de la rentrée de septembre, le cycle de séminaires cherchera à comprendre ce qui, dans le fonctionnement du recours à l’expertise comme dans le profil des experts, permet d’expliquer une partie de la défiance actuelle. À terme, l’objectif sera bien entendu de définir collectivement des pistes de progrès.

Auteurs

Beligh Nabli
Béligh
Nabli
Société et politiques sociales
Daniel Agacinski
Daniel
Agacinski
Société et politiques sociales