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Point de vue
Publié le
Mardi 15 Mai 2018
« Le temps du déni est révolu. Nous ne sommes pas seulement en train de perdre la bataille contre le changement climatique, nous sommes en train de perdre notre bataille contre l’effondrement de la biodiversité ». C’est en ces termes particulièrement graves, publiés sur Twitter, que le Président de la République évoquait le 24 mars 2018 les dernières données scientifiques démontrant l’accélération de l’érosion de la biodiversité à l’échelle planétaire[A]. Cette intervention a trouvé un écho particulier dans les travaux de l’Intergovernmental Science-Policy Platform on Biodiversity and Ecosystem Services (IPBES), qui s’est réunie à Meddelin (Colombie) du 17 au 24 mars 2018 : la biodiversité décline et les sols sont dégradés sous l’effet des activités humaines
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Face au constat de destruction de la biodiversité, le Ministre de la Transition écologique et solidaire appelait le 21 mars dernier l’Assemblée nationale à « un sursaut d’indignation ». Initialement porté par des associations de protection de la nature et quelques lanceurs d’alertes[1], ce message trouve désormais une traduction concrète dans les politiques publiques, comme en témoigne la loi du 8 août 2016 pour la reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages ou l’annonce, le 6 juillet dernier, d’un objectif « zéro artificialisation des terres » lors de la présentation du plan Climat.

Le mouvement engagé et les dispositions prises suffiront-t-ils à enrayer l’érosion de la biodiversité et l’anthropisation des écosystèmes ?

Des données scientifiques convergentes

Les écosystèmes et la biodiversité qui les compose rendent des services à l’humanité, tant en terme d’approvisionnement en matières premières indispensables à sa survie  (alimentation, eau) ou à ses activités (énergie, de matériaux) que de régulation de risques environnementaux ou sanitaires susceptibles d’affecter son bien-être[2]. Le recensement de ces services écosystémiques a été conduit de 2001 à 2005, à la demande du Secrétaire général de l’ONU, par un groupe de 1360 experts dans le cadre du Millenium Ecosystems Assessment[3] et a permis de souligner la diversité des apports des écosystèmes à l’Homme et à ses activités (annexe 1).

Depuis deux ans, un faisceau de données scientifiques converge pour souligner l’importance de la dégradation de la biodiversité à l’échelle mondiale, notamment sous l’effet de l’anthropisation des écosystèmes. Ainsi :

  • des chercheurs mexicains et américains ont mis à jour la diminution des populations et des aires de répartition de 32% des vertébrés suivis par l’International Union for Conservation of Nature (IUCN) à l’échelle mondiale depuis sa création[4], et plus intensément encore en zone tropicale du fait de la déforestation ;
  • en Allemagne, une diminution de plus de 75% de la masse d’insectes volants a été observée dans 63 aires protégées suivies durant 27 ans[5] ;
  • les travaux du Museum National d’Histoire Naturelle, confortés par ceux du centre d’études biologiques de Chizé (CNRS/Université de La Rochelle), mettent en évidence une diminution des populations d'oiseaux observés en milieu agricole de l’ordre de 30% depuis les années 1990[6], ce déclin s’étant intensifié en 2016 et 2017 ;
  • les conclusions de l’IPBES pointent l’ampleur de la dégradation des terres à l’échelle mondiale[7], se traduisant par un changement d’usage des terres, l’érosion des sols ou l’appauvrissement de leur qualité. Cette dégradation accélère l’érosion de la biodiversité, du fait de la destruction ou la fragmentation d’habitats naturels indispensables à la survie d’espèces végétales ou animales. L’IPBES a ainsi dressé un état des lieux de la biodiversité par grands ensembles continentaux et souligne, pour la région Europe – Asie  centrale, le déclin des populations et des aires de répartition de 42% des animaux terrestres et des plantes en dix ans, ainsi que le risque d’extinction de 28% des espèces endémiques de la région[8].

Des causes désormais bien connues

Les données scientifiques pointant l’érosion de la biodiversité sont fréquemment remises en question[9]. Au-delà de critiques émanant de porteurs d’enjeux économiques, la remise en cause de cette érosion s’apparente à une forme de déni de réalité. Elle témoigne également de notre difficulté à relier l’enjeu d’érosion de la biodiversité, qui s’inscrit dans des perspectives de long terme, à notre vie quotidienne : pourquoi se préoccuper de l’extinction d’une espèce de rhinocéros à l’autre bout du monde[10] ? Cette extinction constitue pourtant l’indicateur ultime de l’impact de nos modes vie sur la biodiversité. En effet, les deux principales causes d’extinction des rhinocéros sont le braconnage, à des fins de commerce des cornes, et la destruction des écosystèmes prairiaux ou forestiers servant d’habitat à cette espèce, pour la production agricole ou l’exportation de bois.

Ainsi, le 13 novembre 2017, plus de 15 000 chercheurs issus de 184 pays appelaient l’humanité à opérer sa transition vers la durabilité[11], afin d’enrayer la dégradation de l’environnement, l’accélération du changement climatique et l’érosion de la biodiversité. Ces auteurs soulignaient que cette dégradation s’expliquait notamment par :

  • le changement d’affectation des terres et la déforestation au niveau mondial, la France étant plus particulièrement concernée par l’artificialisation des terres ;
  • le changement climatique qui accélère l’érosion de la biodiversité, l’application de l’Accord de Paris ne limitant que partiellement cette érosion[12] ;
  • la mutation des régimes alimentaires à l’échelle mondiale, caractérisée par un accroissement de la production et de la consommation de produits carnés et une hausse des émissions de gaz à effet de serre ;
  • les pratiques agricoles intensives, fortement consommatrices de pesticides et conduisant à une altération, en quantité et en qualité, des ressources en eau.

L’utilisation de pesticides constitue l’un des principaux facteurs incriminés dans la disparition des insectes et, par voie de conséquence, de la diminution des populations de vertébrés qui s’en nourrissent[13]. Plus généralement, la simplification des systèmes agricoles et la destruction d’infrastructures agro-écologiques (haies, bosquets, zones humides) constituent des facteurs d’érosion de la biodiversité[14],[15].

Placer la préservation des écosystèmes et de la biodiversité au cœur des politiques publiques

Pour enrayer cette érosion, il apparaît indispensable de placer la préservation des écosystèmes au cœur des politiques publiques, en luttant de manière systémique contre l’ensemble des pollutions et facteurs de dégradation de la biodiversité.

A cette fin, de nombreuses actions peuvent être mises en place[16],[17], notamment :

  • l’information du public sur les services rendus par la biodiversité et sur l’impact environnemental de nos modes de consommation, ce qui passe notamment par l’essor de l’affichage environnemental des produits de consommation ;
  • l’accroissement des connaissances sur les services rendus à l’homme par la nature, en apportant des éléments de monétarisation de ces services, comme le permet l’Evaluation Française des Ecosystèmes et des Services Ecosystémiques (EFESE) actuellement conduite par le Ministère de la transition écologique et solidaire ;
  • l’identification des facteurs de dégradation des sols et des mesures permettant d’atteindre l’objectif « zéro artificialisation des terres » ;
  • le renforcement de la recherche sur la quantification de la valeur de la biodiversité et son intégration dans l’évaluation socio-économique des projets et investissements publics, ce qui peut impliquer de définir des valeurs tutélaires de la biodiversité ;
  • l’accélération de la transition des systèmes alimentaires vers la durabilité, en accompagnant et en soutenant le développement de l’agro-écologie à l’échelle mondiale ;
  • l’application du principe de taxation des nuisances provoquées par les activités humaines, parallèlement au soutien de modes de productions à fortes aménités, notamment dans la future Politique Agricole Commune, ce qui impliquera de soutenir préférentiellement les modes de production agro-écologique et de taxer l’usage d’intrants chimiques ;
  • le développement d’une bio-économie durable et l’accélération de la décarbonation de notre mix énergétique ;
  • le renforcement des programmes de préservation des espèces en voie d’extinction et élargissement des zones de protection de la nature ;
  • le renforcement de la place de la biodiversité dans les politiques d’aménagement des territoires, urbains ou ruraux.

« Rien n'est plus fort qu'une idée dont l'heure est venue ». Cette citation, attribuée à Victor Hugo, apparaît d’actualité face à l’ampleur de la destruction de la biodiversité et la nécessité de mettre en œuvre les leviers limitant son érosion. Saurons-nous relever ce défi ?

Annexe 1 - Typologie des services rendus par les écosystèmes à l’Homme d’après le Millenium Ecosystems Assessment

Type de service écosystémique

Illustration

Approvisionnement

En alimentation

  • Ressources alimentaires pour l’homme (produits de la mer) ou le bétail (prairies) 

En eau

  • Pompage de l’eau dans le sol par les végétaux et la rejet sous forme de vapeur d’eau, ce phénomène d’évapotranspiration représentant environ 10% des précipitations

En biomasse

  • Production d’énergie (bois, matière organique fossile) ou de matériaux (bois, fibres végétales) 

En ressources génétiques

  • Ressources utilisées en sélection végétale ou animale, principes actifs médicamenteux issus de plantes sauvages, ressources utilisées par l’agro-industrie (chimie verte, biocides d’origine naturelle, produits de biocontrôle)

Régulation 

De la pollinisation,

  • Reproduction des végétaux réalisée par des insectes pour 90% des plantes à fleurs[18]

Du climat

  • Captation du CO2 atmosphérique par les forêts ou les prairies permanentes

Des eaux

  • Quantitativement, influence à l’échelle régionale des écosystèmes forestiers sur les précipitations, et qualitativement, filtration de polluants par les zones humides

De la qualité de l’air en milieu urbain

  • Captation localisée de composés volatils ou de particules fines   par certaines essences d’arbres, en fonction de leurs conditions d’implantation[19]

Des risques sanitaires

  • Régulation des populations de ravageurs des cultures et d’animaux vecteurs de maladies (zoonoses, arboviroses) par les prédateurs sauvages s’en nourrissant

Des risques naturels

  • Limitation de certains types de risques d’inondation grâce aux plaines alluviales et aux zones humides 

Des déchets

  • Dégradation des déchets organiques par la biodiversité microbienne des sols

De l’érosion des sols

  • Limitation des pertes de sol sous l’action du vent ou de la pluie grâce à la végétation

Fourniture de biens immatériels

Loisirs et tourisme

  • Espaces naturels remarquables 

Valeurs religieuses ou éthiques

  • Fleuves ou territoires sacrés

 

 


[A]  Foucart S. (2018), « L’allocution du 24 mars d’Emmanuel Macron a inscrit la biodiversité dans la parole présidentielle », Le Monde, 31 mars 2018

[1] Bougrain-Dubourg A. (2012), « Comment sensibiliser le grand public pour qu'il intègre la biodiversité dans ses comportements ? », Annales des Mines - Responsabilité et environnement 2012/4 (N° 68), p. 107-112.

[2] Anonyme (2018), « Les services rendus par la biodiversité », Les Cahiers du Développement Durable, Institut Robert Schuman, Eupen (Belgique)

[3] World Resources Institute (2003), « Ecosystems and human well-being : a framework for assessment - Millennium Ecosystem Assessment », Island Press (ed.), Washington D.C., 266 p.

[4] Ceballos G., Ehrlich P.R., Dirzo R. (2017), « Biological annihilation via the ongoing sixth mass extinction signaled by vertebrate population losses and declines », PNAS, 114 (30), 10 juillet 2017.

[5] Hallmann C.A., Sorg M., Jongejans E., Siepel H., Hofland N., Schwan H., Stenmans W., Müller A., Sumser H., Hörren T., Goulson D., de Kroon H. (2017), « More than 75 percent decline over 27 years in total flying insect biomass in protected areas », Plos One, 12(10), 18 octobre 2017.

[6] Museum National d’Histoire Naturelle (2018), Le printemps 2018 s'annonce silencieux dans les campagnes françaises

[7] IPBES (2018), « Summary for policy makers of the thematic assessment report on land degradation and restoration of the Intergovernmental Science-Policy Platform on Biodiversity and Ecosystem Services », IPBES secretariat, Bonn, 31 p.

[8] IPBES (2018), « Summary for policy makers of the regional assessment report on biodiversity and ecosystem services for Europe and Central Asia of the Intergovernmental Science-Policy Platform on Biodiversity and Ecosystem Services », IPBES secretariat, Bonn, 43 p.

[9] Foucart F., Dagorn G. (2018), « Pourquoi les pesticides sont bien l’une des causes du déclin des oiseaux », Le Monde, 29 mars 2018.

[10] Douet M. (2018), « La mort de Sudan, dernier rhinocéros blanc du Nord mâle, symbole de la violence humaine », Le Monde, 21 mars 2018.

[11] Ripple W.J., Wolf C., Newsome T.M., Galetti M., Alamgir M., Crist E., Mahmoud M.I., Laurance W.F. (2017), « World Scientists’ Warning to Humanity: A Second Notice », BioScience, novembre

[12] Warren R., Price J., Van der Wal J., Cornelius S., Sohl H. (2017), « The implications of the United Nations Paris Agreement on climate change for globally significant biodiversity areas », Climatic Change, 14 mars 2018 (en ligne).

[13] Museum National d’Histoire Naturelle (2018), op. cit.

[14] Griffon M. (2013), « Qu’est-ce que l’agriculture écologiquement intensive ? », Editions Quae, Paris 221 p.

[15] Food and Agriculture Organisation (2018), « Initiative de passage à l’échelle supérieure de l’agroécologie – Transformer l’alimentation et l’agriculture au service des ODD », FAO, Rome, 17 p.

[16] Bougrain-Dubourg A. (2012), op.cit.

[17] IPBES (2018), op.cit

[18] Kearns C. A., Inouye D. W.,  Waser N. M. (1998), « Endangered mutualisms: the conservation of plant-pollinator interactions », Annual Review of Ecology, Evolution, and Systematics, vol. 29,‎ novembre 1998, p. 83-112.

[19] The Nature Conservancy (2016), « Planter pour un air sain », Arlington (Etats-Unis)

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