Publié le jeudi 21 janvier 2016
Commission nationale d'évaluation des politiques d'innovation
Commission nationale d'évaluation des politiques d'innovation
Ce rapport est la première production de la Commission nationale d’évaluation des politiques d’innovation. Son élaboration s’est avérée nécessaire lorsqu’il est apparu que le système de soutien à l’innovation mis en place au fil des années était devenu d’une complexité telle que nul n’était en mesure d’en donner une description raisonnée et complète.

En quinze ans, le soutien financier à l’innovation par les pouvoirs publics a doublé en euros constants. Le choix de consacrer toujours plus de moyens à cette politique a été maintenu au fil des alternances politiques.

Cet effort a été mis au service d’une ambition nationale : placer durablement l’économie française à la frontière technologique, assurer sa compétitivité par la montée en gamme des biens et services produits et, pour reprendre la formule de Philippe Aghion[1], achever la transformation de notre ancienne « économie d’imitation » en une « économie d’innovation ». Il faut sans doute attribuer cette constance au fait que nos gouvernants se sont convaincus qu’un des meilleurs moyens de relever le taux de croissance économique dans un contexte de concurrence accrue est de miser sur le renforcement de nos capacités d’innovation.

L’objectif demeure incontestable. Tant la montée en gamme rapide des pays émergents que les succès commerciaux de ceux de nos partenaires qui ont su miser sur la nouveauté et sur la qualité confirment que si un pays avancé comme le nôtre veut maintenir son niveau de vie et défendre ses positions sur les marchés internationaux, il doit impérativement jouer cette carte.

Cet objectif ne sera pas atteint grâce au seul soutien public, aussi important et bien ciblé soit-il. La capacité d’innovation d’une économie dépend au moins autant du niveau de formation de ses actifs, de la qualité de ses institutions économiques et sociales, de la profondeur de son marché financier, de sa fiscalité et pour tout dire de l’état d’esprit de ses chercheurs, entrepreneurs et salariés que de l’effort financier de la collectivité nationale.

Il demeure que le choix et le calibrage des politiques de soutien à l’innovation sont des facteurs essentiels. Il importe d’en évaluer l’efficacité et l’efficience.

C’est ce souci d’efficacité dans l’allocation des efforts publics qui a conduit, le 27 juin 2014, à installer la Commission nationale d’évaluation des politiques d’innovation (CNEPI) à l’initiative conjointe du ministre de l’Éducation nationale, du ministre de l’Économie, de l’industrie et du numérique, et du secrétaire d’État chargé de l’Enseignement supérieur et de la Recherche.

Une évaluation nécessite, tout d’abord, de disposer d’un état des lieux des dispositifs existants. Or les dispositifs portés par l’État, ses opérateurs et les collectivités territoriales relèvent de comptabilités distinctes et n’ont pas jusqu’ici fait l’objet d’un recensement complet. C’est pourquoi la première étape du travail de la CNEPI a été d’établir cet état des lieux.

Le premier résultat de ce travail est la consolidation de l’ensemble des aides à l’innovation. Dix milliards d’euros, soit un demi-point de PIB, sont aujourd’hui consacrés au soutien à l’innovation par les différents acteurs publics : État, régions et Europe essentiellement. C’est un montant considérable, supérieur de plus de 25 % au budget de la justice par exemple.

Ce travail démontre en deuxième lieu que le paysage des soutiens à l’innovation se caractérise par une multiplicité d’objectifs, une profusion d’instruments et une instabilité des dispositifs. L’État et ses opérateurs géraient en 2000 près de 30 dispositifs nationaux. Leur nombre est passé à 62, auxquels il faut ajouter ceux qui sont gérés par les collectivités territoriales.

Une règle usuelle de politique publique est qu’il faut disposer d’autant d’instruments que l’on poursuit d’objectifs. En l’espèce, on imagine mal que l’État poursuive plus de 60 objectifs différents. Il y a donc, inévitablement, redondance des dispositifs. Qui plus est, la profusion des dispositifs crée, pour les acteurs privés ou publics, un problème informationnel. Plutôt que de soutenir les plus dynamiques ou les plus innovants d’entre eux, elle risque d’avantager ceux, entreprises ou acteurs de la recherche, qui investissent dans la maîtrise de la complexité administrative et de l’instabilité des politiques publiques.

Un troisième fait notable est l’évolution marquée des modalités de soutien. Les incitations fiscales, c’est-à-dire pour l’essentiel le Crédit d’impôt recherche (CIR), représentent aujourd’hui, avec 6,4 milliards d’euros, 60 % du soutien total, contre 17 % en 2000. De manière symétrique, les aides directes, sous forme de subventions essentiellement, ont été divisées pratiquement par deux en termes réels sur la période. Elles représentent à l’heure actuelle 19,1 % des soutiens, contre 81 % en 2000. Corrélativement on constate, sur les quinze dernières années, une réduction des moyens affectés à chacun des dispositifs nationaux : hors allègements fiscaux et sociaux, leur taille moyenne est passée de 126 à 39 millions d’euros.

Quatrièmement, une réorganisation institutionnelle d’ampleur a été conduite avec la mise en place de deux grands acteurs : le Commissariat général à l’investissement (CGI), qui gère les Programmes d’investissement d’avenir (PIA), et la Banque publique d’investissement (Bpifrance), qui accompagne et finance les efforts d’innovation des entreprises. Les programmes innovation du PIA représentent en flux annuels moyens 57 % des soutiens directs et les financements Bpifrance, en équivalent subvention, 37 % (y compris les actions du PIA gérées par Bpifrance).

Cinquièmement, s’agissant des finalités, les dispositifs existants peuvent être classés selon cinq objectifs principaux identifiés par la commission :

− augmenter les capacités privées de R & D ;
− accroître les retombées économiques de la recherche publique ;
− développer les projets de coopérations entre acteurs ;
− promouvoir l’entrepreneuriat innovant ;
− soutenir le développement des entreprises innovantes.

Chacun de ces objectifs correspond aux finalités générales des politiques d’innovation et vise à compenser un handicap, améliorer les incitations, corriger un défaut de coordination ou pallier l’insuffisante densité des interactions entre acteurs de l’innovation. Ces objectifs n’apparaissent pas contestables en tant que tels.

L’objectif d’augmenter les capacités privées de R & D mobilise aujourd’hui plus des deux tiers des moyens publics alloués à l’innovation, soit 6 milliards d’euros,principalement par le canal du CIR. Ce dispositif, dont le gouvernement a annoncé la sanctuarisation jusqu’à la fin du quinquennat, n’a jusqu’ici fait l’objet que d’analyses partielles et devra être évalué en vue de décisions au début de la prochaine mandature. La commission prévoit d’y contribuer au cours de l’année 2016-2017.

Vient ensuite le soutien au développement des entreprises innovantes, qui avec 1,4 milliard représente près de 16,4 % des soutiens. Comme le premier objectif, il mobilise la même proportion du total des soutiens qu’en 2000, mais tant leur volume que la diversité des dispositifs ont beaucoup augmenté.

Les trois autres objectifs pris conjointement représentent 13,4 % du total des soutiens, mais mobilisent 32 dispositifs. Il y a donc coexistence d’un grand nombre de dispositifs de relativement petite taille.

Sixièmement, les régions se sont affirmées comme acteurs importants des politiques d’innovation. Le recensement des aides régionales effectué par la commission permet d’apprécier leur contribution aux finalités générales. Même si les soutiens qu’elles mobilisent sont limités à 5,4 % du total, ils représentent 15,2 % du soutien direct. L’Union européenne avec 4,5 % du total et 12,7 % des aides directes est un acteur de poids presque équivalent.

Ce rapport s’organise en cinq chapitres. Le premier rappelle la raison d’être des politiques d’innovation. Le deuxième présente l’évolution d’ensemble des politiques conduites à l’échelon national. Le troisième expose les grands objectifs poursuivis par le truchement de ces politiques et les moyens affectés à chacun d’entre eux. Le quatrième porte sur les politiques des régions. Le cinquième formule sur la base de ces analyses un certain nombre d’observations.


[1] Aghion P., Cette G., Cohen E. et Pisani-Ferry J. (2007), Les leviers de la croissance française, rapport du Conseil d’analyse économique, La Documentation française, Paris. Voir aussi Kim L.(1997), Imitation to innovation. The dynamics of Korea technological learning, Harvard Business
School Press, Boston, ainsi que Miotti L. et Sachwald F. (2005), La croissance française 1950-2030. Le défi de l’innovation, Travaux et recherches de l’Ifri, Paris.

Rapport de la Commission nationale d'évaluation des politiques d'innovation

  • Président : Jean Pisani-Ferry
  • Rapporteurs : Mohamed Harfi et Rémi Lallement