La Grande Nurserie, en finir avec l’infantilisation des Français
Mathieu Laine
JC Lattès, février 2006, 251 pages
La Grande Nurserie propose un décryptage de « l’entreprise d’infantilisation croissante des Français » (sic). Partant du constat qu’en France l’État joue le rôle de grand assureur de citoyens déresponsabilisés, Mathieu Laine démonte pièce par pièce l’arsenal public anti-risque mis patiemment en place par les gouvernements successifs.
La logique de l’intervention publique, son « process » débute avec l’affirmation scientifique ou pseudo-scientifique d’un risque collectif. Un organisme public (de nos jours une agence) est alors créé afin de protéger les Français contre ce risque. Cet organisme est financé par une taxe sur l’origine du mal (par exemple, la pollution, l’alcool, le tabac, etc.) et il élabore une politique anti-risque qui est toujours au début une politique de prévention mais qui connaît un glissement insidieux vers le contrôle et la répression sous prétexte d’efficacité. Dans notre société allergique au risque, la prise en charge publique des multiples « dangers » n’a de cesse de s’étendre : des piscines aux produits gras en passant par la probabilité de canicule, « l’État précaution » (sic) est partout. In fine, selon l’auteur, cette nationalisation accélérée du bien-être individuel aboutit à une société de contrôle et à une déresponsabilisation collective.
L’inflation des dispositifs publics protecteurs dérive de plus en plus vers une pénalisation des comportements. Sous prétexte d’efficacité, l’action publique tend à privilégier le contrôle sur la prévention. Ainsi, au fil du temps, le fumeur est passé du statut de malade qu’il convient de soigner à celui de délinquant qu’il s’agit de réprimer. Cette évolution est particulièrement évidente dans le domaine des comportements de consommation : leur encadrement par l’État tourne de plus en plus à la pénalisation. La liberté est présumée coupable et on entre insidieusement dans une ère où tout est contrôlé sous prétexte d’être protégé. La « risquophobie » ambiante trahit un nouvel ordre moral et, paradoxalement, alors qu’on pensait aller vers plus de liberté, une société de contrôle se met en place. L’autre conséquence sociétale de « l’État précaution » est la déresponsabilisation du corps social : l’individu qui prend l’habitude d’être protégé du risque veut être protégé de tous les risques : du risque économique avec l’indemnisation du chômage, du risque alimentaire avec la création de l’agence française de sécurité sanitaire des aliments, du risque de chaleur avec la distribution d’un brumisateur à tous les Français âgés, du risque de discrimination avec le CV anonyme, etc.
Mathieu Laine développe là le refrain bien connu dans les milieux libéraux du Français assisté et il part en guerre contre les nombreuses « lois-protections » dont nous sommes friands, notamment dans le domaine économique. Le code du travail – décrit comme la source du chômage –, le droit au logement – décrit comme un droit sur les propriétaires –, la réglementation des indemnités de départ des grands patrons et le patriotisme économique – décrits comme une immixtion des pouvoirs publics dans la vie des entreprises – et la loi anti-OPA relèvent du « grand maternage public » des Français dont les conséquences se résument dans le déclin de notre économie. Mathieu Laine se prononce également contre « l’imposition » de la transparence financière aux marchés par les pouvoirs publics (la loi « Nouvelles Régulations Économiques ») et il développe, à cette occasion, une interprétation pour le moins originale de l’affaire Enron (selon lui, un triomphe de la régulation par le marché !). De même, les dispositifs d’assurance publique lui semblent déresponsabilisants : en matière de marée noire, l’assurance individuelle (l’armateur responsable paie) lui paraît préférable à l’assurance collective que constitue le FIPOL – le Fonds collectif pour l’indemnisation des marées noires auquel tous les armateurs contribuent.
Sa dénonciation de l’infantilisation des Français ne serait pas complète sans désignation d’un coupable, à savoir les politiques. À l’inverse de Ulrich Beck (La société du risque, 1986), Mathieu Laine incrimine essentiellement l’offre de protection et non la demande de protection – son raisonnement ignore tout simplement les citoyens, réduits à l’état de simples bénéficiaires passifs de la protection publique. Selon lui, les politiciens effectuent un hold-up moral en organisant la transition de l’ère de la providence à celle de la précaution généralisée. Transformés en marchands de peur, ils ne cessent de promettre toujours plus de protection et alimentent cette « innovation anthropologique » qu’est la victimologie ambiante par pure démagogie (comme l’a montré la création d’un inutile secrétariat d’État aux droits des victimes). Le grand bénéficiaire de ce « machiavélisme du bien » est, pour Mathieu Laine, l’État qui retrouve une source de légitimation facile alors qu’il était sérieusement contesté.
Dénonciateur de dérives réelles (le retournement insidieux des bonnes intentions, l’érosion de la responsabilité personnelle, le redéploiement de l’État vers des sphères d’où il était auparavant absent, etc.), Mathieu Laine est un peu l’anti-Beck : il est non pas contre la société du risque mais pour la société du risque total, du risque assumé, sans protection étatique car il établit l’équation « liberté = risque ». Son ouvrage est ainsi une véritable « positivation » du risque, présenté comme une source de richesse, d’autoréalisation et de progrès collectif.
Pour Mathieu Laine, le plus grand risque que court notre pays est le risque d’État. De la culture à la sécurité en passant par les marchés financiers, il ne voit dans les interventions étatiques qu’illégitimité et inefficacité tandis que, « dans une économie fondée sur la responsabilité et la liberté… », les travailleurs sont naturellement récompensés en fonction de leurs efforts et la liberté est toujours responsable (en d’autres termes, elle est toujours orientée vers le bien et le mal n’a pas sa place dans le marché !). Mais surtout, Mathieu Laine présente comme inconciliables deux des concepts de notre devise nationale, la liberté et l’égalité. Contrairement à ce que semble prétendre la devise républicaine, l’égalité et la liberté ne peuvent aller de pair et, dans la France contemporaine, ces deux concepts ne définissent pas seulement des choix de société divergents mais des groupes sociaux opposés et prêts à en découdre. Cette absence d’alternative (la liberté ou l’égalité) annonce, sous sa plume, une « société western », divisée entre les bons (défenseurs de la liberté) et les méchants (tenants de l’égalité), dont les affrontements vont cesser d’être conceptuels pour devenir réels.
Thierry Vircoulon