Le bonheur paradoxal. Essai sur la société d'hyperconsommation
Gilles Lipovetsky,
Gallimard, mars 2006, 348 pages
Philosophe et sociologue, Gilles Lipovetsky est professeur à l'université de Grenoble et membre du Conseil d'analyse de la société. Il s'est fait connaître au début des années 1980 par L'ère du vide, peinture d'une société dans laquelle la fin des grandes idéologies laissait place au triomphe de l'individu converti aux vertus de l'hédonisme. Vingt ans plus tard, Le bonheur paradoxal propose un bilan de la nouvelle phase dans laquelle notre société de consommation est entrée depuis la fin des années 1970. Contrairement aux nombreux observateurs enclins à porter un regard alarmiste sur les dérives de la société démocratique, Gilles Lipovetsky choisit de faire la part des choses. L'extension indéfinie de la logique marchande à toutes les sphères de notre existence ne doit pas cacher, selon lui, notre quête d'un bonheur multiforme irréductible aux biens matériels.
La société de consommation n'est pas apparue hier. Son émergence remonte à la fin du XIXème siècle lorsque le capitalisme, les progrès de la technique (chemin de fer, télégraphe, téléphone) alliés à la publicité et à la grande distribution ont permis aux classes les plus aisées de goûter aux joies du confort et du bien-être. Après la Seconde Guerre mondiale, une deuxième phase s'est ouverte, marquée par une démocratisation des biens et services réservés jusqu'alors à une élite. A cette période a succédé depuis la fin des années 1970 un consumérisme nettement plus orienté vers la satisfaction du bien-être et des désirs individuels. Il s'agit de goûter aux multiples biens, loisirs, évasions et expériences sensorielles qu'offre une économie qui ne cesse d'étendre son emprise. Le divertissement y occupe une place accrue comme en témoigne l'extension des parcs de loisirs (250 en France attirant 70 millions de visiteurs). Le désir de nouveauté, savamment entretenu par le marketing, le plaisir de connaître de multiples expériences éloignées de la grisaille du quotidien laissent à penser que nous retombons en enfance.
Derrière cette « boulimie consommatoire », l'économie a remplacé la simple logique productiviste par une course toujours plus rapide à l'innovation et à la nouveauté. La publicité a connu une expansion impressionnante, les espaces de ventes n'ont cessé de se multiplier tandis que les périodes et les lieux tenus à l'écart du consumérisme (jours fériés, lieux chargés de spiritualité, de symboles et d'histoire) se raréfient. Nous sommes ainsi devenus des « turbo-consommateurs », quel que soit l'âge de la vie. Cette « fièvre acheteuse » a cependant des effets pervers : « Partout la tendance au dérèglement de soi accompagne la culture de libre disposition des individus livrés au vertige d'eux-mêmes dans le supermarché contemporain des modes de vie. Ce qui se joue sur la scène contemporaine de la consommation c'est autant Narcisse libéré que Narcisse enchaîné. »
Doit-on voir dans cette mercantilisation tous azimuts un totalitarisme nouveau style annonçant la fin prochaine de toute valeur transcendante ? Gilles Lipovetsky admet que l'on peut être tenté de le penser. « Il n'y a plus en effet de norme et de mentalité s'opposant frontalement au déferlement des besoins monétisés ». Même l'Eglise a épousé cette philosophie : « D'une religion centrée sur le salut dans l'au-delà, le christianisme est passé à une religion au service du bonheur intramondain mettant l'accent sur les valeurs de solidarité et d'amour, sur l'harmonie, la paix intérieure, la réalisation totale de la personne. » La critique du monde consumériste est devenue, selon Lipovetsky, la chose la mieux partagée, et rien n'indique une « disparition des forces oppositionnelles et identification complète des individus avec l'existence qui est la leur ».
L'erreur serait pourtant de voir dans ce commerce omniprésent la finalité de toute chose. L'essor du monde associatif, du bénévolat, et de toutes les formes de solidarité montre que « le coeur de l'individu hyperconsommateur n'a pas cessé de battre. Il est rythmé d'une autre manière. » Reste un paradoxe majeur que ne manque pas de souligner l'auteur : « Les satisfactions vécues sont plus nombreuses que jamais, la joie de vivre piétine, voire recule ; le bonheur semble toujours aussi inaccessible alors que nous avons, au moins en apparence, davantage d'occasions d'en cueillir les fruits. »
Malgré ces innombrables promesses, l'opulence marchande est loin d'offrir toutes les satisfactions que nous en attendons. Lipovetsky évoque à ce sujet quelques-unes des théories élaborées du temps de la prospérité d'après-guerre. L'économiste américain Scitovsky considérait notamment qu'il est impossible de vivre dans un confort complet en jouissant en même temps d'un maximum de plaisir, lequel pour être éprouvé doit succéder à un minimum de privation ou d'inconfort. Pour Lipovetsky, l'insatisfaction caractéristique de notre époque tient davantage à ce qu'il appelle « l'inconfort public ». L'école, les médias, le travail ou encore le système de santé sont autant de domaines pour lesquels les attentes ne cessent de croître et dont les carences contrastent douloureusement avec les satisfactions apportées par la consommation privée. Par ailleurs, l'image du bonheur procurée par la marchandise se donne à voir à des millions d'individus qui en demeurent exclus. Il en résulte une frustration, un sentiment d'humiliation particulièrement difficiles à vivre pour des individus autant, voire davantage, sollicités que les classes moyennes si l'on en juge par le temps consacré à la télévision. Mais le désarroi touche aussi, sous d'autres formes, le turbo-consommateur, comme le montre la formidable expansion des troubles psychiques. Ainsi le taux de dépressifs a été multiplié par quatre entre 1970 et 1980 et par sept entre 1970 et 1996. Pour autant, l'auteur se garde de noircir le tableau : les insuffisances et les déséquilibres subjectifs produits par la consommation-monde s'accompagnent selon lui d'une « multitude de buts et d'instruments de redynamisation personnelle capables de dissiper au plus vite certaines impasses de l'existence. »
Tour à tour dépeint comme un quêteur effréné de jouissances, un actif obsédé par la performance ou un envieux ne supportant pas de voir son voisin au volant d'une belle voiture, l'homo consumericus souffre selon Lipovetsky d'une vision caricaturale. Tout bien considéré, cette marchandisation toujours plus étendue de notre existence n'a pas eu raison de notre aspiration à l'équilibre. La grande majorité des consommateurs recherche moins à « dissoudre le Moi dans des iconoclasties enivrantes » qu'à trouver le bonheur dans l'équilibre et l'harmonie intérieure. « À l'évidence nous nous situons moins dans le prolongement de la sensualité "modérée et tranquille" de l'homme démocratique dépeint par Tocqueville que dans un âge d'effervescences sensorielles et d'hédonisme maximaliste. » L'hygiène de vie, le souci de la santé ont « réussi à réduire comme jamais la déraison dionysiaque ».
Le culte de la performance, la course à l'excellence dans le travail ne sont pas non plus devenus une nouvelle religion : « Si les hymnes à la compétitivité et à l'implication font florès, ils sont tout sauf appréhendés comme des disciplines de salut personnel, tant ils s'accompagnent d'insécurité professionnelle et identitaire, de défaillance de l'estime de soi, de souffrance au travail. » Il en serait de même pour la sexualité, plus orientée vers « la recherche qualitative des instants vécus » que dirigée vers le « diktat quantitatif ».
En définitive, Lipovetsky ne considère pas la société d'hyperconsommation comme un mal, à condition de ne pas l'investir d'espoirs excessifs. Plutôt que de cultiver la vision catastrophiste d'une marchandisation aliénante et destructrice, rien ne nous empêche de trouver les moyens de canaliser les excès du consumérisme et de cultiver les autres valeurs qui font le prix de l'existence. L'auteur ébauche même ce que pourrait être à terme « l'après-hyperconsommation » : « La mutation à venir sera portée par l'invention de nouveaux buts et sens, de nouvelles perspectives et priorités dans l'existence. Lorsque le bonheur sera moins identifié à la satisfaction du plus grand nombre de besoins et au renouvellement sans borne des objets et des loisirs, le cycle de l'hyperconsommation sera clos. »
Julien Winock