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Le deuxième argument de la régionalisation est de nature politique. C’est celui du retour de la régulation à l’échelle régionale, c’est-à-dire à une échelle peut-être plus réaliste que le vaste monde – Heribert Dieter (2006) parle de « regulatory regionalism ». Puisque les grands accords multilatéraux orchestrés par l’OMC à l’échelle globale ne débouchent pas, l’idée progresse que la régulation de la mondialisation pourrait mieux se faire à l’échelle des régions, pour des raisons à la fois géographiques (grande variété régionale des niveaux de développement et des préférences collectives, dimension régionale de certains biens publics comme le patrimoine culturel ou la lutte contre la pollution maritime), techniques (trop grande complexité d’une gestion globale) et démocratiques (impossible légitimité d’institutions globales trop loin des peuples et des suffrages, Jacquet et alii, 2001). En particulier, et comme le reconnaissent les règlements du Gatt puis maintenant de l’OMC, les régions peuvent être une étape pour l’entrée dans l’échange de pays en développement que le cycle de Doha ne sera pas parvenu à promouvoir et que les simples accords bilatéraux avec les pays du Nord placent dans des rapports de force trop défavorables. Regroupant des pays industriels et des pays en développement, les régions offrent l’opportunité d’inventer de nouveaux rapports Nord-Sud, et c’est d’ailleurs à ce titre que la Cnuced se prononce désormais en faveur de ces ententes régionales (Mashayekhi et Ito, 2005). De fait, ces accords commerciaux régionaux vont bien plus loin que le simple commerce : protection de l’investissement et de la propriété intellectuelle, droits des travailleurs, protection de l’environnement, protection des consommateurs, reconnaissance mutuelle des diplômes et mobilité des personnes, etc. Les accords régionaux ouvrent de larges possibilités : depuis la signature de l’Alena, les syndicats mexicains ont bénéficié de l’appui de leurs homologues des États-Unis pour mieux défendre le droit du travail, qui était jusqu’au années 1980 plutôt théorique que réel ; de même, les associations de défense de l’environnement se sont invitées aux débats sur l’Alena, de part et d’autre du Rio Grande, pour éviter que les délocalisations américaines vers le Mexique ne se soldent par une dégradation écologique. Henri Regnault en tire la conclusion que « ces accords de partenariat Nord-Sud ont pour caractéristique d’établir un cadre de gouvernance économique et de faire des échanges commerciaux le socle d’un nouveau modèle de coopération ». Même si, bien entendu, ces accords sont plus ou moins profonds et normatifs selon les cas, et même si les dissymétries Nord-Sud restent grandes, « le régionalisme peut être interprété comme la revanche du politique sur l’économique »2. Le troisième argument est géopolitique : la régionalisation est la meilleure et peut-être la seule façon d’imposer le polycentrisme aux États-Unis, qui devraient ainsi composer avec des ententes régionales européenne et asiatique fortes et procédant de manière moins libérale qu’ils ne le font en Amérique – encore que le supposé ultralibéralisme de l’Alena soit moins évident qu’on le croit souvent. Figure n° 2 : L’intégration de l’Est et de l’Ouest du continent européen contraste avec celle de la Méditerranée Commerce de marchandises (importations + exportations) de l’UE-25 avec ses voisins, % 2000-2004 ![]()
Deux types de régionalisationUn point mérite d’être souligné : l’existence de deux types d’entente régionale, que le tableau 2 résume. Le premier, celui de l’Asie Orientale ou de l’Alena, celui du régionalisme Nord-Sud c’est-à-dire des régions qui reconnectent Nord et Sud, présente des performances économiques beaucoup plus élevées que le second type, parce qu’il optimise les atouts stratégiques que sont la proximité et la complémentarité. (fig.3). Le second type, dont l’archétype est donné par l’Union Européenne, correspond à des régions qui, au contraire, regroupent des pays homogènes ou qui ont vocation à le devenir rapidement. La question est là : l’Europe, qui a été pionnière en matière de régionalisation, saura-t-elle passer du premier type au second ? C’est tout l’enjeu d’Euromed ; car si l’élargissement de l’Europe à l’Est a capté les énergies, a orienté les investissements et les échanges commerciaux, les marchés potentiels sont beaucoup plus au Sud qu’à l’Est. Tableau n° 2 : Les deux grands modèles d’accords régionaux
Figure n° 3 : PIB (milliards de $ 2000) des pôles de la Triade et de leurs périphéries en développement ![]()
L’intégration régionale Euromed : deux points forts, deux points faiblesLes deux points forts : convergence et intégration intra zoneDeux raisons poussent à être optimiste sur l’intégration euroméditerranéenne. La première est la convergence des deux rives de la Méditerranée. Cela pourrait paraître curieux à tous ceux qui savent la médiocre performance économique de la rive Sud depuis une quinzaine d’années, la lenteur de sa modernisation économique et politique, son immense besoin d’emplois (100 millions dans les vingt prochaines années pour la région Mena selon la Banque Mondiale, 2003 et 2006). Il n’y pas de doute, comme le dit Jacques Ould Aoudia (2006), qu’il manque un État stratège dans les pays sud-méditerranéens, un État qui sache donner une perspective de long terme, mobiliser les énergies, se donner les moyens de mener des politiques de long terme, et améliorer le climat des affaires. Sur le plan juridique, peu de ces pays sont dotés de lois empêchant l’abus de bien social ou la concurrence déloyale ; les appareils judiciaires manquent de moyens, de savoir-faire et parfois d’indépendance ; le marché du travail se caractérise par le contraste entre secteur formel très protégé et secteur informel sans protection. Les institutions économiques de base en matière de protection des consommateurs, de normes et spécifications, d’organisation des professions, n’ont pas été modernisées. Manquant des réseaux de confiance qui sont le facteur premier de la croissance, manquant des garanties sur les droits de propriété, sur la sécurité des transactions, la transparence des marchés, sur la qualité des biens et services, les entreprises privées de la rive Sud sont aussi peu concurrentes que coopératives. Elles évitent de prendre des risques, suivent une logique de rente, protégées par leurs amitiés au sein de l’administration publique, ou de diversification sectorielle dans un but purement financier par exemple dans l’immobilier, le tourisme ou les centres commerciaux. Elles investissent aussi peu qu’elles n’ouvrent leur capital aux actionnaires nationaux ou étrangers, et s’éloignent du climat des affaires tel qu’il prévaut sur la rive Nord. Mais si on regarde les choses sur un temps plus long et à travers des indicateurs plus généraux, le diagnostic change. Au cours du demi-siècle écoulé, il n’y a pas eu de décrochage majeur en terme de PIB par habitant, la vraie fracture se produisant entre nord et sud du Sahara ; la mortalité infantile oppose toujours le Nord au Sud mais l’écart se réduit incontestablement ; l’espérance de vie séparait le nord et le sud de la Méditerranée dans les années 1960, elle sépare de nos jours surtout le nord et le sud du Sahara ; la fécondité converge elle aussi rapidement, l’Afrique du Nord et le Proche Orient étant entrés dans une transition démographique dont la rapidité a surpris tout le monde. La rive Sud est ainsi entrée dans une période potentiellement favorable – si elle parvient à créer les emplois nécessaires faute de quoi cet avantage se transformera en situation explosive – avec des classes d’actifs nombreuses, des enfants en nombre décroissant et des personnes âgées encore limitées. La deuxième raison est la force de la polarisation européenne. La part de l’Europe occidentale dans le commerce, les IDE3, les créances bancaires (celles sur les PPM4 sont majoritairement ouest-européennes, jusqu’aux deux tiers dans le cas du Maghreb), dans les remises migratoires vers les pays du Sud de la Méditerranée, est toujours de l’ordre de 50 %, 60 %, voire 70%. L’influence américaine est infiniment plus faible, sauf en matière de vente d’armes et d’aide publique. D’une manière générale, la région définie par l’Europe et ses voisinages est caractérisée par un haut niveau d’intégration intra zone : la Turquie, le Maghreb, l’Europe orientale et, comme on l’a vu, l’Europe occidentale font entre les trois-quarts et les neuf dixièmes de leur commerce dans la région. La géographie du transport aérien ou du tourisme confirme ce haut niveau d’intégration régionale (entre 75 % et 90 % des flux, Beckouche et Richard, 2005).
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| 1989-1994 | 1995-2000 | 2001-2004 | |
| Flux (milliards $, moyenne annuelle) | 8,3 | 10,7 | 17,7* |
| - dont § origine US ou canadienne | 53,2 | 65,9 | n.d. |
| (*) En comparaison, la moyenne annuelle sur la période 2002-2004 aura été de 17,6 milliards dans les dix PECO pris ensemble (75 millions d’habitants), et de 9,3 milliards dans les PPM pris ensemble (240 millions d’habitants). Sources : OCDE, SECOFI, CUCED / Hufbauer et Vega Canovas (2004) | |||
L’Asie orientale présente un stade d’intégration productive encore supérieur. Contrairement au Mexique, l’intégration de valeur ajoutée nationale y a été forte, notamment du fait du bon niveau de formation des travailleurs ; les secteurs importateurs et liés aux investissements japonais ont un rôle d’entraînement sur l’ensemble des économies nationales considérées. Les politiques de formation, de remontée de filières, d’accroissement de la capacité technologique et organisationnelle des firmes locales, ont permis d’éviter la dualisation typiquement mexicaine entre économie exportatrice et économie domestique. Enfin la variété des pays du « Nord » (Japon puis Dragons) et la montée en puissance de la Chine augmentent les marges de manœuvre des pays en développement de la région.
La figure n° 4 montre à la fois le haut niveau d’intégration entre le Japon et son environnement régional, et l’ampleur du désinvestissement nippon depuis la crise financière de 1997-98 dans l’Asean. Cependant, il ne faudrait pas en conclure le recul de l’intégration régionale. C’est tout le contraire explique Richard Higott (2006). L’instabilité catastrophique des taux de change et des mouvements de capitaux observés en 1997, la proposition puis le renoncement du Japon sous la pression des États-Unis à constituer un Fond monétaire asiatique qui aurait pu éviter la débâcle, l’inefficacité de l’APEC, la subite dépendance à l’égard des prêts des États-Unis et du FMI, le poids de l’hégémonie politique américaine, ont fait réfléchir les esprits et ont donné lieu à la mise sur pied de politiques communes. Depuis 2000, le malaise au sein de l’APEC se sera traduit par la montée en puissance de la dimension plus purement asiatique du régionalisme, notamment à travers l’« Asean Plus Three » (Three : Japon, Chine, Corée), et même « Plus Five » (Australie et Nouvelle Zélande), formulations que ramasse le terme de « East Asian Integration Project ».
Au total, la comparaison de l’intégration productive au sein des trois grandes régions Nord-Sud, mesurée par les IDE, aboutit à un diagnostic sans appel. Alors que les pays émergents et en développement des périphéries9 des États-Unis ou du Japon représentent près de 20 % des destinations de leurs IDE, le ratio est de 3 % dans le cas des investissements français, de 4 % pour les espagnols et de 6 % pour les allemands. Même en excluant les IDE français, allemands ou espagnols en direction des autres pays d’Europe occidentale, les périphéries de l’Europe jouent un rôle infiniment plus faible que dans les cas américain et Est-asiatique ; en outre, les périphéries européennes, lorsqu’elles sont investies, ne le sont pratiquement qu’à l’Est.
Quelle leçon peut-on tirer de cette comparaison ? Que les Asiatiques et les Américains parviennent, dans des conditions de différends historiques, politiques et culturels qui ne sont pas très différentes de ce qui se passe en Méditerranée, à s’entendre sur des intérêts stratégiques communs. Ils ont compris que les armes de la puissance d’aujourd’hui se trouvent, plus que naguère, dans le champ économique ; que des régions intégrées sont une façon de peser plus lourd sur la scène internationale – et aussi, pour les pays du Nord, une façon de mieux diffuser leurs normes. Les différends ne sont en effet pas moins grands entre latino Américains et « yankees » (voir la lutte de l’Amérique du Sud contre le projet de Zone de Libre Echange des Amériques promue par les États-Unis), ou entre les pays de l’Asean et le Japon et la Chine, qu’ils ne le sont entre Nord et Sud de la Méditerranée. Mais précisément : l’arme de l’Amérique du Sud contre la ZLEA, c’est l’élargissement du Mercosur, afin d’accéder à un meilleur rapport de force dans l’inévitable partenariat économique avec le Nord ; et la façon de l’Asie orientale de répondre aux contentieux d’hier (Japon) et d’aujourd’hui (Chine), consiste, depuis 1998, à opter pour une région commune. Quant à elle, l’Europe, en dehors des promoteurs de la Politique des voisinages, n’a pas encore compris le parti stratégique qu’elle pouvait tirer de son intégration régionale Nord-Sud.




On propose ici quelques pistes fortes pour enclencher un partenariat productif transméditerranéen, en prenant comme exemple les relations France-Maghreb. Compte tenu du potentiel de la région méditerranéenne, dont les pays du Sud pourraient devenir les « Dragons », cette section esquisse une voie originale et ambitieuse d’un co-développement assuré par des financements croisés et des réseaux d’entreprises Nord-Sud. À ce jour, les restructurations françaises se sont faites avec des firmes des pays industriels notamment européens. Les conditions sont maintenant remplies pour que de telles opérations aient lieu avec la rive Sud de la Méditerranée.
Les intérêts français sont, semble-t-il, en train de perdre le Maghreb, sous l’effet de plusieurs facteurs :
(i) les concurrences vont croissant (États-Unis, pétrodollars du Golfe, Russie dans les hydrocarbures comme l’accord Gazprom/Sonatrach vient de le montrer, Chine notamment dans le BTP, autres Européens évidemment).
(ii) Le Maghreb se perd lui-même : les pays sont pilotés à vue, il n’y a pas de vision à long terme, les instruments bancaires manquent pour mobiliser l’épargne, la crédibilité n’est pas atteinte pour attirer des capitaux étrangers autrement qu’à l’occasion des opérations de privatisation ou de concession de service public. Ces dernières sont souvent l’objet d’opérations de court terme obéissant à une logique financière davantage qu’industrielle. Ce fut le cas récemment de l’ouverture du capital de Tunis Télécom, pour laquelle un opérateur dubaïote ne comptant que 20 000 clients et ne poursuivant nulle stratégie industrielle, a surclassé l’offre française. Cette situation risque de se reproduire lors de l’ouverture du capital d’Algérie Télécom, à un niveau cette fois de 4 ou 5 milliards d’euros, puis au Maroc si l’opération avec Vivendi ne se poursuit pas. La surenchère des pétrodollars est tout aussi imparable dans le transport aérien, l’aménagement touristique, etc.
(iii) Le dialogue politique est grippé, comme l’atteste la non signature du Pacte d’amitié avec l’Algérie. Ce ne sont ni les débats sur la « repentance » ou les bienfaits de la colonisation, ni les appétits nourris par la rente pétrolière algérienne, qui peuvent combler ce déficit stratégique. Ce n’est pas cela qui convaincra l’Algérie, la Tunisie ou le Maroc de passer à des partenariats durables avec la rive Nord, notamment avec la France considérée comme l’ancienne puissance coloniale.
Les pays du Maghreb, et, au-delà, de l’ensemble du Sud et de l’Est de la Méditerranée, sont face à quatre scénarios. Le premier est celui de la régression, par exemple à l’occasion de la victoire de partis fondamentalistes dans tel ou tel pays (Maroc, Egypte...). Le deuxième est le rattachement à un ensemble arabo-musulman via des relations accrues entre Maghreb et Mashrek, des financements abondants venus des pays du Golfe, l’effet des chaînes de télévision arabes, ou même une contagion fondamentaliste musulmane. Le troisième est une emprise américaine, dans le cadre de l’initiative du Grand Moyen Orient. Le quatrième est l’ancrage à l’Europe.
Bien entendu la réalité sera un compromis entre ces scénarios. Par exemple, il n’est pas impossible que l’offensive actuelle des pays du Golfe en Afrique du Nord soit, directement ou indirectement, pilotée par les intérêts américains. Dans cette période cruciale, comment faire pour qu’on se rapproche le plus possible du quatrième scénario ? Quel rôle la France peut-elle jouer à cet égard ?
La première condition est de renouveler, à un haut niveau, le pacte politique qui bégaie depuis le Sommet « Barcelone + 10 », et que l’activité des ONG, aussi vertueuses soient-elle, ne saurait remplacer. La deuxième condition est de promouvoir un véritable horizon commun de long terme, une Communauté du monde méditerranéen (Guigou, 2004 et 2006)10. Affirmer cet horizon commun, auquel contribueraient à parité les pays de la rive Sud et de la rive Nord, enverrait un tout autre signal que celui d’une simple zone de libre-échange. Il s’agit d’une construction politique à entreprendre en commun, sur le long cours. Elle pourrait être initiée au niveau multinational européen ou, dans un premier temps, par une coopération renforcée.
La troisième condition est que la France, dans le court terme, conçoive un partenariat économique original et conforme à ce projet commun de long terme. La France a une responsabilité particulière connue, elle doit enclencher le processus. Et ce processus doit être centré sur les firmes, car ce sont désormais les acteurs qui impulsent le développement. Comment faire en sorte que, soit à partir de leurs matières premières soit à l’occasion des privatisations des pays du Sud, des formules gagnant-gagnant originales soient utilisées ?
Il s’agit de donner un cadre d’ensemble aux grandes entreprises françaises qui, à la fois, veulent y aller, mais ne voient pas, secteur par secteur, comment faire ; comment peuvent-elles convaincre les décideurs arabes ? Comment faire des opérations lourdes avec des partenaires du Sud – comme elles ont pu le faire entre Européens ? À ce jour, personne n’a eu l’idée de réaliser des opérations croisées avec des opérateurs du Sud. La France devrait en prendre l’initiative.
Les obstacles à vaincre sont réels : les décideurs arabes sont sourcilleux, ils récusent tout néocolonialisme ; certains capitalistes du Nord considèrent que ce serait presque déchoir que de faire entrer du capital algérien ou marocain dans leur groupe. Ce qui manque, c’est un projet industriel multisectoriel partagé.
« Industriel » veut dire :
« Intersectoriel » veut dire :
« Partagé » veut dire :
Seuls des participations croisées et des réseaux d’entreprise partenariaux peuvent répondre à ces trois impératifs.
Dans les transports aériens, les trois compagnies d’Afrique du Nord, Royal Air Maroc, Air Algérie et Tunis Air, trente avions chacune, sont faibles face à la compétition mondiale. Leur survie est hypothéquée, leur autonomie n’est pas garantie. Elles ressentent, inégalement mais toutes les trois, le besoin d’entrer dans une des grandes alliances internationales qui se développent depuis quelques années11. Ces alliances augmentent la dimension commerciale de chacune des compagnies, qui reste autonome, en même temps qu’elles obligent chacune à se mettre aux normes internationales tant pour le management que pour la sécurité. L’enjeu : ou bien le rachat par Emirates, avec un risque de réorientation des flux vers l’Asie et de perte d’autonomie de la RAM ou d’Air Algérie ; ou bien un vrai projet industriel, dans le cadre d’une alliance multi-entreprises égalitaire – si possible dans Sky team où travaillent Air France-KLM et Alitalia, avec la perspective d’une mutualisation de certaines fonctions comme la maintenance des appareils et des équipements, la formation du personnel, etc.
Dans les télécommunications, et face à la surenchère d’opérateurs riches de pétrodollars, il faut proposer un projet industriel complet : réseaux, mais aussi services ; télécoms, mais aussi territoires ; sur le plan financier, des participations croisées à l’occasion de l’ouverture du capital d’Algérie Télécom (comme ce fut le cas entre France Télécom et Deutsch Telekom), fussent-elles si nécessaire en partenariat avec des opérateurs du Golfe.
Dans le domaine du gaz, GDF est un distributeur, son association avec Suez n’assure pas la garantie des approvisionnements énergétiques. Seule une alliance avec un producteur peut y répondre. Quant à elle, la Sonatrach algérienne est face à une alternative : soit faire un cartel des producteurs – ce que l’entreprise a commencé à faire avec Gazprom, mais on en reste à un cartel d’exportation de matières premières ; soit un projet industriel avec GDF et Suez, couronné par des financements croisés. Avantage pour la firme du Nord : la garantie d’approvisionnement ; avantages pour celle du Sud : l’accès aux technologies, la remontée de filière (comme les firmes d’Asie orientale ont su le faire), voire la diversification dans d’autres activités de réseaux (eau, déchets, transports…) comme Suez a su le faire. Pourquoi la Sonatrach ne deviendrait-elle pas une sorte de GDF-Suez algérienne de demain, au lieu de rester confinée aux matières premières ? La démonstration est la même pour Sonatrach-pétrole et Total, avec le développement de la pétrochimie en Algérie ; et pour l’électricité entre RTE, EDF et Sonelgaz. Et elle est la même pour le Maroc, la Tunisie et la Libye.
En matière de services bancaires, le rapport Almeras-Hadj Nacer préconise un consortium de banques Nord-Sud pour garantir et gérer des livrets d’épargne euroméditerranéens. La délivrance de services bancaires identiques sur les deux rives de la Méditerranée permettrait de canaliser les remises d’épargne vers des investissements productifs au Sud, et constituerait un grand exemple de co-développement Nord-Sud. Il consisterait à capter l’argent détenu par les classes moyennes du Maghreb qui sont pour une grand part sur la rive Nord et notamment en France, à le sécuriser et le diriger vers des investissements productifs auxquels des investisseurs du Nord pourront s’associer. C’est un vrai partenariat entre les deux rives, qui ne demande qu’à se déployer. Seuls les outils manquent, les établissements bancaires y sont prêts.
Derrière, c’est toute une série d’accords qui pourraient suivre : dans l’agroalimentaire, dans la pêche avec le Maroc qui bénéficie des plus grandes réserves halieutiques du monde, ce qui suggère des partenariats avec les régions de pêche européennes en général et françaises en particulier afin de partager la chaîne de valeur de manière complémentaire, etc.
Le déblocage de la situation passe par une vision globale, de dimension régionale et multi-sectorielle. Cela revient à un pacte politique, d’une nature nouvelle parce que fondé sur un développement industriel, partagé et égalitaire. À l’heure actuelle, le Traité d’amitié avec l’Algérie bute sur des questions de repentance et d’interprétation de la colonisation parce qu’il est tourné vers le passé. Il ne répond par aux enjeux du temps. Il faut une démarche, sur une dizaine d’années, au terme desquelles – si nécessaire d’ailleurs – un traité pourrait être signé. Au lieu du retour sur le passé, ce sont des réalisations et les projets d’un développement gagnant-gagnant qui redonneront aux relations franco-algériennes la crédibilité nécessaire. Au passage, cela donnerait un sens concret à une notion de « co-développement » trop souvent invoquée de manière incantatoire. C’est en construisant, ensemble, un avenir commun, que l’on pourra, ensemble, solder le passé. Si la France réussit cela avec les firmes algériennes, les autres pays du Maghreb suivront, et les autres pays européens s’en inspireront.
Nous nous rapprocherions ainsi de ces régions Nord-Sud dont l’intégration progresse rapidement en Amérique et en Asie orientale. Il faut le redire : la grande différence de dynamisme entre ces régions et Euromed, tient à l’existence de réseaux de firmes Nord-Sud que nous ne parvenons pas à développer en Méditerranée. Les partenariats industriels Nord-Sud suggérés ici sont le moyen de redonner une ambition à la présence française puis européenne au Sud, et à un co-développement assumé. Ils sont aussi le moyen d’éviter des délocalisations subies, mal maîtrisées, sans régulation d’ensemble et qui, en l’état, profitent à d’autres régions du globe.
Cette démarche peut être lancée très vite, les pays de la rive Sud y sont prêts. C’est ce qu’a clairement indiqué Abdelaziz Bouteflika le 14 novembre 2006 à l’occasion de la visite du ministre français de l’Intérieur : « Il est tout à fait clair que nous sommes condamnés à avoir un avenir commun. Nous ne pouvons rien contre les lois de la géographie (...). Par voie de conséquence, il y a quelque part une condamnation, une fatalité qu'il faut assumer positivement ».
Cela appelle, sur le plus long terme, une vision plus ambitieuse de l’intégration régionale Nord-Sud : une Communauté du monde méditerranéen, établie sur la base d’une charte définissant les valeurs communes, et à laquelle pourraient adhérer librement et à leur rythme tous les pays de l’Union européenne, de la rive Sud et est de la Méditerranée s’ils en manifestent le souhait. Un dispositif institutionnel minimal en garantirait la crédibilité, à travers un secrétariat politique paritaire permanent, un « G-Med », et une instance consultative rassemblant les représentants de la société civile des deux rives. Un programme ambitieux d’infrastructures économiques et sociales permettrait d’affronter les défis du développement dans les pays méditerranéens (logement, éducation de masse adaptée aux réalités économiques modernes, grands équipements). Des politiques communes assureraient l’intérêt régional (gestion durable de l’eau, libéralisation maîtrisée des échanges agricoles, migrations qualifiantes…). Les acteurs politiques, économiques et scientifiques du monde méditerranéen doivent oser des projets ambitieux, et les inscrire dans une perspective historique qui offre un ancrage irréversible du nord et du sud de leur région. Ils pourront alors être exigeants sur le rythme des réformes économiques, sociales et politiques à engager. Ainsi ils libéreront les forces de progrès et de convergence.
(3) « IDE » : Investissements directs à l’étranger.
(4) « PPM » : Pays du partenariat méditerranéen - Algérie, Égypte, Israël, Jordanie, Liban, Maroc, Territoires palestiniens, Syrie, Tunisie ; candidate à l’adhésion à l’UE, la Turquie relève d’un statut particulier depuis 2005.
(5) Le CARIM (Euromed Consortium for Applied Research on International Migrations) estime que 10 à 15 millions de migrants internationaux de première génération viennent du Sud et de l’Est de la Méditerranée, dont entre 5 et 6,4 millions vivent dans l’UE-15 (Fargues 2005).
(6) Si l’on exclut les étrangers venus d’un autre pays de l’UE, les originaires du Sud et de l’Est de la Méditerranée représentent moins du tiers des étrangers résidant dans un des pays de l’UE (Le Bras 2006).
(7) En revanche le rapport de Charles Milhaud propose de réorienter ces remises d’épargne vers l’amélioration de l’intégration en France des populations immigrées. Cf. Milhaud C., 2006, « L’intégration économique des migrants et la valorisation de leur épargne », rapport au ministre de l’Intérieur.
(8) « PECO » : pays d’Europe centrale et orientale.
(9) On emploie évidemment ce terme dans un sens purement géographique.
(10) Voir aussi l’« Appel pour une Communauté du monde méditerranéen », Le Monde du 6 décembre 2005.
(11) « One World » : American Airlines, British Airways, Aer Lingus, Cathay Pacific, Finnair, Iberia...
« Star » : United Airlines, US Airways, Air Canada, Lufthansa, Austrian, LOT, Singapore Airlines, Air Portugal, Thai, Varig...
« Sky team » : Air France-KLM, Alitalia, Delta, Continental, Aeromexico, Czech Airlines, Aeroflot, Korean Air, Northwest…
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