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Qu’est-ce que l’intégration ?, Dominique Schnapper

Julien Winock


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Qu’est-ce que l’intégration ?
Dominique Schnapper
Gallimard, Folio « actuel », janvier 2007, 240 p.


couverture livre Qu'est-ce que l'intégration ?Décrié aujourd’hui par certains, le concept d’intégration n’en garde pas moins sa pertinence aussi bien dans la recherche en sociologie que dans le débat public. Dominique Schnapper distingue ici deux dimensions : d’une part l’intégration de tel ou tel groupe à un système plus large (« intégration tropique »), d’autre part le processus d’intégration de la société dans son ensemble, autrement dit son degré plus ou moins élevé de cohésion (« intégration systémique »). Les deux dimensions sont fortement liées dans la mesure où plus une société est intégrée, plus les migrants sont enclins à participer à la vie collective et à en épouser les modes de vie.

Commençons par l’intégration à la société nationale. Contrairement aux États-Unis, la France a tardé à mener des recherches sur les processus d’assimilation de ses immigrants. Les années 1980-1990 ont vu cependant un clivage fort opposer les sociologues « intégrationnistes » aux tenants du multiculturalisme, la controverse portant sur la place à accorder aux particularismes culturels et religieux dans l’espace public. Au début des années 1990, l’enquête de Michèle Tribalat (Mobilité géographique et insertion sociale) fut la première à prendre en compte l’origine ethnique des populations immigrées et de leurs enfants. Elle confirmait que « les comportements familiaux s’alignaient progressivement sur les normes locales, bien que de manière inégale selon les origines  ». L’enquête de Jean-Luc Richard, d’après les données de l’INSEE, a toutefois montré que cette intégration culturelle ne s’accompagnait pas d’une intégration structurelle (sociale), les enfants d’immigrés affichant des taux de chômage deux fois plus élevés que la moyenne nationale. Quant au récent travail de Vincent Tiberj et Sylvain Brouard (Français comme les autres ?), il éclaire les limites de l’intégration culturelle au sein d’une fraction des jeunes issus de l’immigration, gagnée par la réislamisation. On peut donc en déduire qu’à défaut d’intégration structurelle, le risque d’une forme de désintégration culturelle est patent. Selon l’enquête EFFNATIS (Effectiveness of National Integration Strategies Towards Second Generation Migrants, 1999), réalisée en France, en Allemagne et en Grande-Bretagne, le processus d’intégration n’en continue pas moins de fonctionner globalement avec efficacité, notamment par le biais de l’école et de la langue. Seule une petite partie des migrants se distingue par le maintien d’un mode de vie communautaire, mais ils sont logiquement plus visibles que les autres. La même enquête EFFNATIS souligne la spécificité des modèles nationaux : le modèle communautaire britannique apparaît propice au maintien d’une pratique religieuse assidue parmi les Anglo-pakistanais ; les enfants d’immigrés turcs en Allemagne se distinguent par leur faible sentiment d’appartenance au pays d’installation. C’est en France que l’intégration culturelle des enfants d’immigrés est la plus forte (distance prise à l’égard des traditions de leur parents, respect très relatif des pratiques religieuses, faible pratique de la langue d’origine) et l’intégration dans le monde du travail et de la politique la plus difficile. Une discordance qui nourrit inévitablement les frustrations…

C’est dire que l’intégration des enfants de migrants à la société nationale renvoie nécessairement à la question de l’intégration de la société, à sa capacité de faire vivre ensemble les citoyens. Dominique Schnapper est donc amenée à cerner les origines de l’affaiblissement du processus d’intégration français. Selon elle, les trois piliers que sont la citoyenneté, le travail, l’État-providence, sont aujourd’hui en crise. L’essor célébré des associations ne compense pas la désaffection à l’égard des affaires publiques ; les chômeurs et les allocataires des minima sociaux vivent pour beaucoup une forme de désocialisation ; quant à l’État-providence, il se transforme en « État d’assistance » qui humilie les bénéficiaires en leur assurant une intégration au rabais. À cela s’ajoute les dégâts causés par l’individualisme contemporain, qui fragilise les institutions traditionnelles, et favorise l’intégration de ceux qui disposent d’un héritage familial important (économique et culturel), en accentuant les inégalités sociales liées au milieu de naissance. Cet affaiblissement des institutions prive tout particulièrement les enfants de milieux populaires des vecteurs de socialisation dont ont bénéficié leurs parents.

S’agissant des migrants et de leurs descendants, Dominique Schnapper observe une certaine convergence européenne dans les politiques d’intégration, notamment l’absence de discrimination positive sur des critères ethniques, la moindre importance accordée à la reconnaissance des identités depuis quelques années. Mais chaque pays conserve ses spécificités. Dans le cas de la France, les enfants de migrants sont d’abord victimes de la « préférence française pour le chômage  ». Une partie minoritaire d’enfants d’immigrés, dont la violence traduit les frustrations, est bien en situation d’échec d’intégration, faute d’avoir « les moyens de s’adapter à un monde dont les valeurs sont celles de la classe moyenne ». Une minorité qui a une « forte valeur symbolique », au point d’éclipser la situation satisfaisante de la majorité. Une tendance à la communautarisation n’en est pas moins perceptible en France comme dans les autres pays européens. Pour l’auteur, l’erreur serait de vouloir répondre à ces revendications particularistes sans donner les moyens à chacun de participer à la vie commune. À trop s’en tenir à l’action sociale dont les effets pervers sont aujourd’hui flagrants, notre démocratie en vient à laisser de côté les autres ressorts de l’intégration qui passent par la citoyenneté : « Les seules satisfactions matérielles ne suffisent pas à assurer le lien entre les hommes nécessaire au maintien de l’unité politique  ». La question de l’intégration des populations immigrées renvoie donc à l’ensemble du processus d’intégration de notre société démocratique.


Julien Winock


 

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