(See English version below)
Notre revue consacre son Dossier aux stratégies déployées par les entreprises face aux enjeux et aux contraintes auxquels elles sont confrontées : risques inhérents à la finance de marché, concurrence internationale accrue, impératif d’innovation permanente. Les articles réunis ici nous livrent un enseignement principal qui est aussi une bonne surprise : sur les années récentes, la capacité d’adaptation des entreprises françaises se révèle bien plus forte qu’on ne le croit souvent. Leur rebond après la crise boursière des années 2000-2002 apparaît très net. Un correctif cependant : ce redressement ne se traduit pas par un dynamisme suffisant en matière d’investissement et d’emploi, de sorte que les performances macroéconomiques françaises restent en deçà de l’effort d’adaptation des entreprises.
Il faut partir, avec Bertille Delaveau et Renaud du Tertre, de la fameuse dichotomie française entre les grands groupes cotés et les petites et moyennes entreprises. C’est en effet à la faible rentabilité de ces PME que l’on attribue souvent la baisse de la profitabilité des entreprises françaises. Grâce à leur envergure internationale, les grands groupes tireraient leurs bénéfices de la croissance mondiale, tandis que les PME souffriraient d’un manque de rentabilité dû à un champ d’action trop restreint. Une comparaison de leurs performances respectives conduit toutefois à nuancer le jugement. Une série de distinctions s’impose entre les PME, selon leur taille, leur âge, leur dépendance ou non à l’égard d’un grand groupe… Les pouvoirs publics devraient tenir compte de cette diversité pour mieux identifier les obstacles et cibler les aides.
Quant aux grandes entreprises, leurs profits suscitent de vifs débats. Sont pointés du doigt les distributions de dividendes et les rachats d’actions qui bénéficieraient aux seuls actionnaires, au risque de pénaliser l’investissement et donc la croissance. Renaud du Tertre et Yann Guy nuancent là aussi le point de vue. Le basculement dans la répartition des gains au profit des actionnaires se fait essentiellement au détriment des créanciers, donc sans entamer les ressources d’autofinancement. De fait, les entreprises cherchent à concilier les intérêts à court terme et à long terme des actionnaires – la redistribution des bénéfices et la croissance de l’entreprise.
Les entreprises, ce sont aussi des modes de gestion et de sélection de la main-d’œuvre. Or, pour Marie Salognon, ces modes de gestion tendraient à exposer davantage les travailleurs au risque de chômage de longue durée. Une responsabilisation des entreprises est nécessaire, en matière de recrutement, de formation, de gestion des carrières. Elle peut intervenir au niveau préventif par la gestion prévisionnelle de l’emploi et par une meilleure prise en compte des conséquences sociales du licenciement. Elle doit se faire aussi au niveau curatif, comme l’illustre la réinsertion des chômeurs de longue durée par la méthode d’intervention sur l’offre et la demande (méthode IOD).
François Salanié et Nicolas Treich s’intéressent également à la responsabilité sociale des entreprises, mais considérée ici sous l’angle des efforts fournis en matière de développement durable. Les auteurs s’interrogent à la fois sur les mobiles cachés des entreprises, sur l’efficacité réelle de ces « comportements responsables » et sur les moyens pour les pouvoirs publics d’encourager éventuellement ce mouvement.
Face à la concurrence, l’innovation et la recherche s’imposent comme deux éléments clés dans les stratégies d’entreprise. Se dessine un mouvement d’internationalisation que détaillent Mohamed Harfi et Claude Mathieu. Après avoir dressé une typologie des centres de R & D, ils évaluent l’attractivité de la France. Notre pays attire davantage des « centres d’adaptation » (des produits à la demande locale) que des « centres globaux » (produisant des innovations à destination des marchés mondiaux). Un constat préoccupant car, parallèlement, la France accueille moins les activités de haute technologie dans le domaine de la R & D que dans celui de la production. La valeur de nos chercheurs, l’excellence de la recherche publique et la qualité des infrastructures demeurent néanmoins des atouts sérieux.
Dans ce contexte concurrentiel, les entreprises sont de plus en plus incitées à se doter de brevets, à la fois instruments de protection contre l’imitation et armes stratégiques. D’où l’engorgement actuel des offices de brevets. Cette prolifération va à l’encontre de la qualité, nous explique Rémi Lallement. Une réforme prometteuse consiste à soumettre les demandes de brevets aux commentaires des experts, via Internet. Toutefois, en résorbant l’arriéré de travail des offices, ce type de solutions pourrait conduire à augmenter leur efficacité… sans remédier à la baisse de la qualité.
Soumises à ce que Philippe Abecassis et Nathalie Coutinet appellent un « choc environnemental », les firmes pharmaceutiques fournissent un cas particulier intéressant. Renforcement des droits de propriété intellectuelle, innovation technologique, amélioration de l’information du patient et nouvelle régulation des systèmes de santé : autant de facteurs qui contraignent ces firmes à adopter en réponse deux types de stratégies. Stratégies industrielles, qui se déclinent en opérations de fusion-acquisition, recentrage, externalisation. Stratégies commerciales ensuite, qui sont plus directement axées sur les attentes des patients.
La partie Varia, en écho au diagnostic stratégique France 2025 lancé par Éric Besson, exhume deux jalons de la prospective publique. Aurélien Colson et Pierre-Yves Cusset reviennent sur le rapport Réflexions pour 1985, publié en 1964 ; et Bruno Hérault présente Interfuturs, l’exercice international publié en 1979 sous l’égide de l’OCDE. Cette « rétrospective de la prospective » est riche en leçons théoriques comme méthodologiques. On relève par exemple que Pierre Massé, commissaire général au Plan et initiateur du projet Réflexions pour 1985, invitait à « faire la place, au-delà des chiffres, à l’imagination, au non-conformisme et à l’esprit farfelu »…
Nous revenons au temps présent avec une comparaison des politiques familiales en France et en Allemagne. Comment expliquer que ces deux pays, aux systèmes socioéconomiques comparables, connaissent de tels écarts en matière de taux de fécondité et de taux d’emploi féminin à temps partiel ? Le manque d’infrastructures d’accueil pour les enfants est souvent invoqué. Pour aller plus loin, Angela Greulich analyse les effets redistributifs des prestations monétaires et autres compensations fiscales en vigueur ici et outre-Rhin. L’instauration de l’imposition individuelle lui apparaît comme la meilleure piste vers la conciliation entre une fécondité élevée et un fort taux d’activité féminin.
La Rédaction
The dossier of our review focuses on the strategies used by businesses to deal with the issues and constraints they face : risks associated with market finance, greater international competition and the need to constantly innovate. The articles contained in this issue teach us one main lesson, which is also a pleasant surprise : in recent years, the adaptability of French business has proven to be much greater than is often thought. While it is very clear that the French business sector recovered well after the share market crisis of 2000-2002, this achievement should be tempered by a qualification : this recovery has not resulted in sufficient growth in terms of investment and job creation. As a result, France’s macroeconomic performance has fallen short of the efforts of business to adapt.
The starting point must be the famous French dichotomy between the major listed groups and small and medium-sized enterprises as described by Bertille Delaveau and Renaud du Tertre. Indeed, the decline in the profitability of French business is often attributed to the low profitability of these SMEs. With their international scope, the largest French groups derive their profits from world economic growth while SMEs suffer from low profitability due to an area of operation that is too restricted. A comparison of their respective performances, however, can result in qualifications being made to this judgement. SMEs can vary in numerous ways according to their size, age and dependence or otherwise on a large group, etc. The authorities must take this diversity into account in order to most effectively identify obstacles and target assistance.
With regards to big business, its profits give rise to lively debate. Critics point to the distribution of dividends and share purchases, which they say benefits only shareholders at the risk of penalising investment and therefore, growth. Renaud du Tertre and Yann Guy also qualify this assessment. The swing in the allocation of profits to shareholders is essentially at the expense of creditors, and thus do not undermine their avenues for self-finance. Indeed, companies seek to reconcile the short-term and long-term interests of shareholders – the distribution of profits and the growth of the business.
For businesses, these also constitute methods for managing and selecting personnel. Nevertheless, according to Marie Salognon these methods also tend to expose workers to the risk of long-term unemployment. Businesses must take responsibility for recruitment, training and career management. Businesses can prevent long-term unemployment by adopting a forward-looking approach to managing employment and doing more to take the social consequences of redundancies into account. They must implement curative measures, such as the reintegration of the long-term unemployed through intervention in the supply of and demand for labour.
François Salanié and Nicolas Treich also focus on the social responsibilities of businesses, seen from the perspective of efforts made in the area of sustainable development. The authors pose questions about the hidden mobiles of businesses, how effective these responsible behaviours in fact are and the means used by the authorities to possibly encourage this movement.
In the face of competition, innovation and research are two crucial elements in the strategies of a business. There is an illustration of the internationalisation movement, with Mohamed Harfi and Claude Mathieu providing the details. After preparing a typology of R&D centres, they evaluate the attractiveness of France as a destination for R&D. France attracts more adaptation centres (centres that adapt products to local demand) than global centres (centres that produce innovations for world markets). This is of concern, since France also attracts less R&D activity than production in high-tech industries. The value of our researchers, the excellence of government research and the quality of infrastructure nevertheless remain major assets.
In this competitive context businesses are increasingly encouraged to acquire patents, which are both instruments of protection against unauthorised imitations and strategic weapons ; hence the current congestion at patents offices. According to Rémi Lallement, this proliferation of patents is detrimental to quality. One promising reform consists of subjecting applications for patents to the comments of experts via the internet. However, by reducing the backlog of work of these patent offices, this type of solution could increase their effectiveness … but without addressing the fall in quality.
One particular case of interest comes from the pharmaceuticals sector, a sector Philippe Abecassis and Nathalie Coutinet describe as being subject to an environmental shock. The reinforcement of intellectual property rights, technological innovation, improving patient information and the new regulation of health systems : there are so many factors that restrict the ability of these businesses to adopt two types of strategies : industrial strategies (mergers and acquisitions, refocusing and outsourcing) and commercial strategies (strategies that are more directly focused on patient expectations).
Recalling the strategic diagnosis by Éric Besson entitled France 2025, Varia resurrects two milestones in public futures studies. Aurélien Colson and Pierre-Yves Cusset go back over Réflexions pour 1985, a report published in 1964, while Bruno Hérault presents Interfuturs, the international exercise published in 1979 under the aegis of the OECD. This retrospective of the future is rich in both theoretical and methodological lessons. This publications reveals, for example, that Pierre Massé, the commissioner general of the Plan and protagonist of Réflexions pour 1985, invites the reader to go beyond figures and statistics and make room for the imagination, non-conformity and the bizarre.
We return to the present with a comparison of family policies in France and Germany. How can one explain the fact that these two countries, with their comparable socioeconomic systems, present such disparities in terms of fertility rates and rates of part-time female employment ? The shortage of child care infrastructure is often cited as a reason. Angela Greulich goes further, analysing the redistributive effects of cash benefits and other fiscal compensation offered in France and across the Rhine. According to Ms Greulich, the introduction of individual taxation would appear to be the best way forward in reconciling high fertility rates and high rates of female employment.
Editorial staff