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Les médias et l’Union européenne :
le prisme national perdure

Gerd G. Kopper


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Entretien avec Gerd G. Kopper, directeur scientifique du projet AIM
(Adequate Information Management in Europe)


Propos recueillis par Mathilde Durand (Fondation Robert Schuman)

et Hélène Jorry (Centre d’analyse stratégique) le 25 juillet 2007

 

Gerd G. Kopper, professeur invité à l’université Waseda de Tokyo (Japon), est titulaire de diplômes américains (M. A. en 1965) et allemands (Dr. phil. en 1967) en journalisme, sociologie, histoire et droit. Il a été journaliste, rédacteur, consultant (OCDE, Paris), gestionnaire médias, et conseil-expert à Bonn avant de rejoindre l’université de Dortmund en tant que professeur en 1978 (Chaire de sciences politiques, droit et économie des médias de masse). Il a lancé en 1991 le premier Institut de recherche sur le journalisme européen (Brost-Institute, Dortmund) et il participe à de nombreux réseaux et organismes internationaux de recherche.


Résumé
Lancé en 2004, le projet AIM (Adequate Information Management in Europe) consistait à étudier l’impact des médias (presse et télévision) sur l’« opinion publique européenne ». Les trois années d’enquêtes ont permis de confirmer l’existence non pas d’un mais de plusieurs espaces publics européens. En effet, les médias sont tributaires de l’agenda médiatique national et les correspondants bruxellois ont parfois du mal à retransmettre les informations européennes aux publics nationaux en raison des réticences de leurs rédactions nationales. Deux vecteurs d’information émergent : Internet et l’interaction croissante entre les médias et les organisations non gouvernementales.


Mots-clés
médias européens – espace public européen – étude d’impact
European media – European public forum – impact study


En quoi consiste le projet AIM et comment fonctionne-t-il ?

L’idée du projet AIM (Adequate Information Management in EuropeGestion adaptée de l’information en Europe) remonte à la fin des années 1980/au début des années 1990, lors du rapprochement de l’ouest et de l’est de l’Europe. Ce projet consiste à étudier l’impact des médias sur l’évolution de la (ou des) espace(s) public(s) européen(s).

Lancé en mai 2004, ce projet s’est officiellement achevé en juin 2007 mais s’est en fait prolongé en juillet1. Il est co-financé par la Commission européenne, à hauteur de 80 % et par les instituts participant pour les 20 % restants. Son financement européen s’inscrit dans le cadre du 6e programme-cadre pour la recherche et le développement (PCRD), dans le domaine de recherche 7 « Nouvelles formes de citoyenneté et d’identités culturelles » de la priorité 7 « Citoyens et gouvernance dans une société de la connaissance ». Il ne pourra pas se poursuivre dans le cadre du 7e PCRD, qui est davantage axé sur les technologies et dont les priorités ne correspondent pas à notre projet.

Onze pays, représentatifs de l’Europe, font partie du projet. Nous voulions intégrer des membres fondateurs de l’Union européenne (Allemagne, Belgique, France, Italie), une sorte de cas spécial (Royaume-Uni), des États ayant rejoint ultérieurement l’Union européenne (Irlande ; Finlande ; Estonie, Lituanie ; Roumanie) et un pays européen qui a des difficultés à rejoindre l’UE, à savoir la Norvège. L’Allemagne jouait le rôle de coordinateur.

Une cinquante de personnes ont été mobilisées par ce projet. Comme moi, une partie d’entre elles a exercé la profession de journaliste, puis s’est ensuite tournée vers la recherche en sciences sociales et vers l’enseignement du journalisme.

Toutefois, s’agissant d’un projet transdisciplinaire, nous avons également travaillé avec des personnes issues de la sociologie, de la science politique, de la science de la communication, etc., qui s’intéressaient à la compréhension du système d’information et des médias.


Quels sont les motivations et les objectifs sous-tendant ce projet ?

Notre institut [Institut für Journalistik, Université de Dortmund (Allemagne)] étant impliqué dans la formation au journalisme, nous avons pensé que la nouvelle situation géopolitique de l’Europe au début des années 1990 pouvait offrir une nouvelle perspective aux journalistes couvrant l’Union européenne. L’idée du projet AIM est née du constat que l’UE était difficile à comprendre, plus encore pour les médias d’Europe orientale, et qu’il était donc nécessaire de proposer un nouveau type de formation au journalisme européen. En 1990, nous avons alors rassemblé plusieurs écoles de journalisme en Europe dans une association appelée European Journalism Training Association (EJTA).

L’interdisciplinarité constituait un élément important de notre approche du projet. Il s’agissait de comprendre, du point de vue de la sociologie et de la science politique, l’« espace public européen ». Ce terme, étroitement lié à la pensée de Jürgen Habermas, s’est largement diffusé dans les pays anglo-saxons, puis à l’échelle mondiale après la traduction en anglais, à la fin des années 1980, de son ouvrage le plus connu publié en 19622.

Enfin, la troisième étape de notre approche reposait sur une analyse théorique et sur la forte augmentation du pouvoir institutionnel de l’Europe, la part de la législation provenant de Bruxelles passant de 40 % au milieu des années 1990 à 84 % aujourd’hui – par exemple en Allemagne. Il convenait donc de s’interroger sur le type de journalisme existant pour que les médias soient désormais capables de couvrir l’UE et ses politiques de la même manière que les questions nationales (critique, contrôle, transparence, analyse, etc.).

C’est à partir d’un certain nombre de documents préparatoires sur cette troisième étape que nous avons décidé de lancer ce projet.

Tout d’abord, l’idée centrale était que nous ne souhaitions pas faire une analyse de contenu, qui a déjà été réalisée dans de nombreux pays et pour de nombreux médias. Nous voulions arriver à comprendre le fonctionnement de la « machine à actualité » européenne dans les onze pays d’étude car cette véritable industrie, très routinière, influence le système d’actualité quotidienne.

Ensuite, nous étions conscients qu’il s’agissait d’un projet gigantesque, qui aurait pu nous prendre des années. Comme nous n’avions pas les ressources humaines et financières nécessaires pour tout traiter, nous avons dû restreindre notre champ d’action aux télévisions et journaux quotidiens qui sont, selon les sondages Eurobaromètre, les médias les plus influents dans le domaine de l’information européenne.

Pour sélectionner les médias, nous avons essayé de prendre plusieurs journaux représentatifs de la presse de qualité (Le Monde, Frankfurter Allgemeine Zeitung, The Times, etc.), voire des tabloïds et enfin de la presse régionale.

Les agences de presse n’ont pas été couvertes non plus car elles avaient fait l’objet d’études de la part de la majorité des instituts participant au projet. Quant aux radios, elles n’ont été étudiées que si les équipes nationales estimaient que cela avait un intérêt.
 
Enfin, nous avons cherché à savoir s’il existait des sujets traités, un jour donné, par tous les médias, dans tous les pays. Malheureusement, pendant la période étudiée (mars 2005), la réponse a été négative, excepté lors du Conseil européen des 22-23 mars. Cela signifie que chaque État dispose de son propre agenda national, qui n’a rien à voir avec l’agenda européen.


Comment les recherches se sont-elles déroulées et quels ont été les obstacles rencontrés ?

Après avoir constaté qu’il n’existait pas d’agenda européen commun, nous avons réalisé des entretiens avec des journalistes travaillant dans les bureaux nationaux, dont nous avons également observé le fonctionnement. Puis, des entretiens ont été effectués avec les correspondants à Bruxelles, avec les porte-parole de la Commission et avec plusieurs représentants des représentations permanentes des États à Bruxelles.

Les entretiens dans les différents pays d’Europe ont corroboré ce que nous avions déjà observé dans des enquêtes antérieures. En Europe, le journalisme fonctionne dans des systèmes de cultures journalistiques nationales. La structure et le contenu des articles varient d’un pays à l’autre. Ainsi, si vous êtes un journaliste polonais, vous n’êtes pas considéré comme un bon journaliste si vous vous contentez uniquement de rapporter les faits ; alors qu’aux États-Unis, un journaliste doit écrire un article au style travaillé et donner sa propre opinion. Si vous proposez ce type d’article à un rédacteur en chef britannique, il ne sera pas satisfait non plus.

À notre grande surprise, au cours de notre enquête, nous n’avons pas rencontré d’obstacles majeurs. En effet, la majorité des personnes ont facilement accepté d’être interrogées, trouvant là un moyen de mieux connaître ce sujet complexe. Il a toutefois fallu préciser à certains journalistes que nos entretiens ne relevaient pas du domaine de la presse mais de celui de la recherche scientifique.



Le projet AIM – contexte, objectifs et résultats


Le projet AIM (Adequate Information Management in Europe) a été mené dans un contexte interdisciplinaire et par des instituts de recherche en sciences sociales répartis dans onze pays d’Europe (Belgique, Danemark, Estonie, France, Finlande, Grande-Bretagne, Italie, Irlande, Lituanie, Norvège, Roumanie) pendant trois ans, de mai 2004 à juin 2007. Le projet avait pour principal objectif de mieux comprendre comment les médias d’information quotidienne rendent compte des faits liés à l’Europe, en observant ceux qui restent les médias les plus déterminants en Europe : les journaux et la télévision.

Les perspectives et méthodes académiques qui ont été utilisées relèvent de la sociologie, des sciences politiques, des sciences de la communication et des études de journalisme. Ce projet a fait partie du 6e programme-cadre scientifique de l’Union européenne. C’est l’Institut Erich-Brost pour le journalisme en Europe, situé à Dortmund (Allemagne), qui a assuré la coordination du projet AIM. Gerd G. Kopper en a été le directeur scientifique.

Certaines des questions examinées par l’AIM ont porté sur les routines générales, sur les raisonnements menant aux décisions éditoriales, et les cadres fondamentaux du travail au sein du journalisme professionnel comme dans les structures de communication des institutions communautaires lors de la production des éléments d’information nourrissant les nouvelles quotidiennes présentées au grand public européen.

Le projet a tenté d’évaluer l’impact des médias sur le développement d’un (de plusieurs) espace(s) public(s) européen(s). C’est pourquoi l’attention a principalement porté sur les acteurs (institutions communautaires et médias structurés ainsi que journalistes, correspondants et rédacteurs aux niveaux européen, national et local), sur les mécanismes (structures et processus de gestion des informations) et sur les pistes de compréhension théorique (notions d’espace(s) public(s) et du méta-niveau de la pratique journalistique).

Pendant trois semaines, en mars 2005, les contenus d’articles de journaux et de programmes télévisés portant sur l’UE dans onze pays européens ont été analysés. Les résultats des échantillons nationaux ont été comparés quantitativement et qualitativement et dans la perspective d’une attention prioritairement accordée à la conformité/hétérogénéité des sujets et des opinions. Une première étude qualitative de terrain à l’été 2005 s’est fondée sur des entretiens avec 167 journalistes de salle de presse venant de onze pays européens. La seconde étude de terrain s’est déroulée en mars et avril 2006 : 142 correspondants spécialisés en questions européennes basés à Bruxelles ont été interrogés sur leurs méthodes et conditions de travail. En outre, des porte-parole de la Commission européenne, des porte-parole des représentations nationales de la Commission auprès des États-membres et des porte-parole des représentations des États membres ont également été interrogés. Au cours de la dernière partie du projet, des questions portant sur le méta-niveau de la pratique journalistiques ont été analysées empiriquement. Ce dernier volet a été orienté tout particulièrement vers les sources alternatives d’information via Internet, en prenant en considération les priorités affichées par les pratiques régulières de l’information sur l’Europe dans le cadre des différentes cultures journalistiques nationales, ainsi que les sujets liés à la formation des journalistes, dont les conceptions les plus innovantes en ce domaine.

Le projet AIM a globalement conclu au fait que de nombreux journaux traitent de l’UE, alors que c’est un sujet mineur pour les journaux Iocaux et les chaînes de télévision privées. Les rédactions manquent de moyens humains comme de connaissances pour assurer une « couverture » effective de l’UE. Les journaux et les chaînes privées reposent presque exclusivement sur des pigistes, sur des pools de correspondants et sur des services de réseaux d’information (newswire-services). C’est pourquoi l’observation du lectorat individuel ou de la régionalisation de l’information sur l’UE est largement entravée. Les institutions communautaires ont tendance à bombarder les journalistes avec des masses d’informations en pagaille – sans vraiment se soucier des priorités du travail journalistique. Une étude des processus réguliers du travail journalistique pour la production d’informations sur l’UE répercutées au niveau national confirme le poids prépondérant de la dimension nationale dans ce processus.

Des études au niveau de la pratique, qui portaient sur les processus d’information hors des canaux traditionnels constitués par les journaux et la télévision, ont montré qu’Internet n’avait eu jusqu’à maintenant qu’une importance marginale dans le traitement des questions concernant la(les) sphère(s) publique(s) européenne(s). Le rôle de l’information venant d’Internet est cependant en développement dans les processus routiniers de travail des journalistes produisant de l’information sur l’Europe.

Le cadre théorique du projet AIM n’était pas normatif. Les implications théoriques du projet, à l’inverse, remontaient aux modes et aux mesures de la rationalité qui gouvernent de larges variations dans les modèles politiques – ainsi que leur analyse. Ce type de rationalité est un facteur implicite de modernisation, dont le questionnement sur une (des) sphère(s) publique(s) européenne(s) est un symptôme. Le projet avait comme hypothèse que deux systèmes assez différents étaient engagés concomitamment : le système des médias d’informations et le système de communication des institutions européennes – reposant tous deux sur des fondements rationnels tout à fait différents – comme l’ont confirmé les résultats du projet AIM.

 

Existe-t-il une différence importante entre les correspondants de presse à Bruxelles et les journalistes nationaux ?

Il existe effectivement une culture particulière des « Press Corps » (correspondants de presse) à Bruxelles, qui ne font plus partie de la culture journalistique de leur pays d’origine. Cela crée parfois des tensions au niveau de la communication entre les structures bruxelloises et nationales d’un journal. Si la compréhension entre ces deux niveaux est insuffisante, la couverture des questions européennes par les médias tend à disparaître. Les correspondants de Bruxelles doivent vendre leurs articles à leurs bureaux nationaux, qui sont parfois réticents à parler d’Europe, préférant garder de l’espace pour d’autres questions qu’ils privilégient.


L’approche de l’information européenne par les médias régionaux est-elle différente ?

La couverture de l’actualité européenne par les médias régionaux constitue un véritable problème.

Au Royaume-Uni, les médias régionaux, qui constituent une part importante de la presse britannique, à l’exception des médias londoniens, veulent répondre aux attentes de leurs lecteurs qui ne sont intéressés que par les informations régionales. L’Europe n’est évoquée que si, par exemple, un député européen de la région fait quelque chose de spécial.

Toutefois, le cas de Ouest France, unique en Europe, mérite d’être souligné. En effet, dès le début de la construction européenne, ce quotidien régional a consacré une large part aux questions européennes, ce qui s’explique notamment par l’importance de l’agriculture mais aussi de la pêche dans cette région.

Quant aux journaux régionaux frontaliers, ils sont confrontés au problème de la production. S’ils se vendent bien, ils ont un correspondant ; sinon, un correspondant travaille pour un « pool » qui peut compter huit, voire quatorze journaux. Ce journaliste travaille alors comme une agence de presse et n’a pas le temps de travailler sur le contexte ou les informations de fond.


Existe-t-il de grandes différences entre la télévision et les médias ?

La télévision est confrontée à un nombre croissant de problèmes, plus compliqués que ceux des autres médias. Contrairement aux chaînes commerciales, les chaînes publiques disposent d’un correspondant permanent. Toutefois, pour la télévision, l’Europe n’offre aucune image intéressante : les hauts responsables ne peuvent pas toujours être interrogés et les porte-parole ont peu d’intérêt en termes politiques. Par ailleurs, les problèmes politiques sont abstraits et complexes. Enfin, toutes les solutions politiques sont des compromis. Par conséquent, lorsque les télévisions parlent d’Europe, pour que l’information soit visible, elles doivent nécessairement faire le lien avec l’aspect national de la question abordée : une information sur les agriculteurs polonais ne sera assimilée par le public français, par exemple, que si une comparaison avec la situation française est effectuée.


Quelles conclusions pouvez-vous tirer des résultats du projet ?

Nous avons pu confirmer, empiriquement, ce que nous savions déjà, à savoir qu’il n’existe pas un espace public européen mais des espaces publics européens. Dans certains domaines, tels que l’économie, les informations destinées aux citoyens sont très empreintes du système journalistique national.

Par ailleurs, la qualité du journalisme européen n’était pas celle que nous attendions. Une grande partie des informations sur l’UE relayées par les médias se fonde sur des données brutes, des communiqués de presse. Ni les informations de fond sur le sujet ni le contexte ne sont présentés.

Enfin, il me semble que ce que nous avons appris de plus important est qu’il y a en fait deux types de machines, la « machine » journalistique et la « machine » de communication de l’UE, et ces deux machines ne sont pas vraiment ajustées l’une à l’autre.

Les « machines » nationales, représentées par les correspondants de presse, ne fonctionnent pas de manière européenne mais nationale, en raison de la pression du système journalistique national. Elles ne sont intéressées par les questions européennes que si ces dernières comportent un élément intéressant pour le système national.

Quant à la « machine » de communication de l’UE, elle ne connaît pas suffisamment les centres d’intérêts nationaux et ne peut donc répondre correctement à leurs attentes.

Cette méconnaissance du fonctionnement de l’autre système crée des frustrations des deux côtés. Les journalistes considèrent les informations de la Commission comme de la propagande tandis que les porte-parole n’ont pas l’impression de jouer correctement leur rôle. Chacun tente certes d’améliorer sa partie de la machine, mais cela ne suffit pas à dire que, de manière générale, le système fonctionne bien.

Cette situation conduit à une conséquence étrange : les porte-parole n’étant pas satisfaits, ils sélectionnent certains médias avec lesquels ils établissent ensuite une relation privilégiée. C’est ainsi le cas surtout du Financial Times (FT), qui obtient toutes les informations à l’avance et peut ensuite servir de « source d’information » aux autres journalistes. Les principales informations fournies officiellement lors des « Rendez-vous de midi » ont en réalité fréquemment déjà été fournies au FT la veille.

Ces relations privilégiées conduisent à la constitution de « clubs ». Il existe certes plus de 1000 journalistes accrédités à Bruxelles mais le nombre de porte-parole est limité. Chacun d’entre eux dispose de son propre club et si vous les comptabilisez, il n’y a alors pas plus de 150 journalistes « implantés » sur la place bruxelloise.

Dans notre institut, nous avons essayé de prendre en compte cette dynamique complexe pour s’y adapter par le biais d’une nouvelle méthode de formation. Ainsi, nous voulons essayer de répondre à la question : pourquoi ce journalisme comporte-t-il autant de lacunes ? Nous avons développé une méthode « d’étude de cas » qui consiste à rassembler toute l’information disponible sur le sujet (contexte, fond, etc.) afin d’aider les journalistes à effectuer un traitement efficace et à prendre en compte les sources différentes d’information.


Les médias réussissent-ils à être des relais d’information directs pour les citoyens ?

Non. La couverture de l’actualité européenne par les médias est minimale. Il existe de nombreux secteurs qui ne sont absolument pas traités car ils ne font pas partie de la « machine à actualité » quotidienne. Par exemple, quand avez-vous lu quelque chose pour la dernière fois sur les forces d’intervention européenne ? Cela fait peut-être trois ans. Pourtant, il existe de nombreux domaines confrontés à des problèmes ou enregistrant des succès, voire impliquant d’importantes dépenses, mais vous ne lisez rien à ce sujet. Ainsi, de larges pans de la politique technologique ne sont pas couverts car ils sont submergés par d’autres questions. Seules les informations véritablement factuelles sont relayées par les médias.

Cela s’explique par les choix éditoriaux des bureaux nationaux des journaux mais aussi par ce que les journalistes appellent « propagande », terme qui doit être employé avec prudence. Les journalistes l’utilisent souvent pour décrire la politique de communication de la Commission, qui souhaite faire connaître au mieux certaines politiques européennes. Pourtant, de nombreux journalistes ne sont pas capables de distinguer le spinning3 des informations qui proviennent des « machines à actualité » européennes.


Au vu des résultats de cette étude, quelles sont les bonnes pratiques à imiter et quelles sont vos suggestions pour améliorer l’information sur l’Europe ?

Nous n’avons pas découvert de bonnes pratiques qu’il conviendrait de diffuser. Chaque système national fonctionne selon sa culture journalistique spécifique. Toutefois, il est intéressant de constater qu’il existe dans tous les pays un engouement croissant des médias, des rédacteurs en chef et des journalistes pour améliorer le journalisme européen. Malgré ces efforts, certains problèmes structurels subsistent.

Durant notre étude, nous nous sommes concentrés sur les médias classiques, mais il convient d’étudier Internet, qui est à mon avis insuffisamment exploré tant en termes pratiques qu’analytiques, et qui devrait fournir de nouvelles opportunités, de nouveaux types d’information européenne. Nous avons effectué une étude spécifique pour essayer de découvrir s’il existe un type d’information qui permettrait de résoudre les problèmes auxquels sont confrontés les médias classiques. Ce qui est intéressant, c’est que cela conduit à identifier de nouveaux types de pratiques et de services actuellement disponibles sur Internet ou qui peuvent y être développés. C’est ainsi que la nouvelle stratégie de communication développée par l’UE et entrée en vigueur en 2006 repose principalement sur Internet. Elle vise à y renforcer la présence des institutions européennes pour qu’elles soient directement accessibles aux citoyens, voire aux régions, sans passer par les médias classiques. Cela va même plus loin. Tous les projets subventionnés par l’UE doivent désormais comporter un plan de communication à l’intention des bénéficiaires des fonds et du public.

Enfin, il existe un autre aspect qui est à mon avis très intéressant. Il s’agit de l’articulation entre les médias et les organisations non gouvernementales (ONG), dont plus de 1 000 d’entre elles sont enregistrées à Bruxelles. Les ONG utilisent beaucoup Internet et leurs sites bruxellois sont alimentés par leurs réseaux nationaux. Les journalistes sont de plus en plus intéressés par les informations de ces sites et par une coopération avec ces organisations civiles, qui sont plus à même de révéler des affaires intéressantes. En effet, les journalistes sont souvent généralistes et travaillent seuls alors que les ONG sont spécialisées et leurs équipes sont souvent plus nombreuses. Les correspondants bruxellois ont ainsi la possibilité d’approfondir certaines questions. On voit ainsi apparaître progressivement un nouveau type de monde de l’information dans lequel les interactions entre les acteurs sont bien plus nombreuses.


Notes


(1) Le Rapport final propose une analyse des problèmes : AIM Research Consortium (ed.), Reporting and Managing European News. Final Report of the Project « Adequate Information Management in Europe » 2004-2007, Bochum, Projektverlag 2007 (ISBN 978-3-89733-171-6). De nombreux Working papers, disponibles sur le site Internet du projet, offrent une analyse détaillée des recherches effectuées.

(2) L'espace public : archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise, (titre original : Strukturwandel der Offentlichkeit). La traduction en anglais date de 1989 : Structural Transformation of the Public Sphere, Cambridge, Massachusetts.

(3) Ce terme fait référence à une information qui aurait volontairement été mise en avant, dans l’intérêt de celui qui la fournit, et sous une forme qui lui est favorable.

 

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