Publié le jeudi 02 octobre 2014
Linsey McGoey
Linsey McGoey
La Mission anticipation Recherche et Société & développement durable de l’INRA (MaR/S) en association avec France Stratégie ont organisé un débat avec Linsey McGoey, professeure de Sociologie à l’Université d’Essex (UK) et spécialiste de l’agnotologie - instrumentalisation de l’ignorance et de l’incertitude à des fins stratégiques qu’elles soient économiques et/ou politiques.

Le débat a porté sur la façon dont les organismes, firmes, institutions et administrations organisent leur propre ignorance afin soit de se dédouaner de leurs responsabilités lors de « scandales », comme par exemple, lors de l’affaire du sang contaminé ou plus récemment celle du Médiator, soit afin de créer un doute qui leur est profitable.

Cette discussion a réunit des chercheurs et décideurs de l’administration ainsi que les contributeurs du Dossier sur les controverses et polémiques scientifiques de la MaR/S. En effet, dans le domaine de l’économie, de l’environnement, du climat, des biotechnologies et de l’agriculture tout nous montre que nous sommes entrés dans une ère de nécessaire prise en compte des effets des actions humaines. Ignorance, méconnaissance et incertitudes nouvelles dans un monde complexe érigent le doute comme moyen d’action. La vulnérabilité des opinions publiques et la circulation exponentielle des informations comme des désinformations sont aussi source d’enjeux et de risques considérables qu’ils soient politiques, économiques ou sanitaires. Or l’horizon de nombre de « promesses » de la recherche, de la croissance et du progrès scientifique, sont liées à la confiance et au positionnement des incertitudes. Il est donc intéressant et pertinent de débattre de ces stratégies de manipulation du doute avec l’une des chercheuses les plus compétentes dans le domaine.

Oratrice principale, Linsey Mc Goey, jeune professeur canadienne de sociologie à l’université d’Essex dont les travaux portent sur les stratégies de l’ignorance, autrement dit sur la manière dont les acteurs peuvent exploiter l’incertitude scientifique comme source de profit. Les industriels américains du tabac qui ont pendant des années refusé de reconnaître les liens entre le tabac et le cancer ou les laboratoires Merck qui ont passé sous silence les risques d’infarctus entraînés par l’un de leurs médicaments (le Vioxx) en sont des exemples typiques.

Lui répondait Stuart Firestein, neurobiologiste, professeur et directeur du département de biologie de l’Université Columbia, qui vient de faire paraître chez Odile Jacob, les continents de l’ignorance (avril 2014) et qui voit dans l’ignorance un des moteurs de la science. Pendant plusieurs années, il a fait intervenir à Columbia les plus grands scientifiques américains dans leur domaine en leur demandant de parler de … ce qu’ils ne savaient pas.

Pour lui, nous devons nous interroger sur ce qui nous semble évident aujourd’hui.

Par exemple, comment savons-nous que la Terre tourne sur elle-même (et à quelle vitesse) ? Comment savons-nous que la Lune influence les marées et pas le virus de la grippe ? Le débat a permis de rappeler que les industriels n’étaient pas toujours dans une position facile lorsqu’ils sont confrontés eux-mêmes aux résultats incertains de la science par exemple dans les tests d’un médicament, ou lorsqu’ils sont confrontés à un groupe de pression qui remet en question, parfois à tort, l’innocuité de l’un de leurs produits ; à l’inverse, la stratégie de contrôle de la recherche américaine par les multinationales productrices d’OGM qui consiste à ne financer les laboratoires publics que pour des recherches « acceptées » et ne portant pas tort aux OGM conduit à faire croire à « la preuve de l’absence de leur nuisance » alors que seule « l’absence de preuve de la nuisance des OGM » a été montrée, ce qui constitue une magnifique stratégie d’ignorance.

La frontière entre le doute et l’ignorance est tout aussi délicate pour un Etat : à partir de quel moment le doute scientifique se transforme-t-il en une connaissance établie qui oblige à agir ? A partir de quel moment peut-on reprocher à un Etat d’utiliser une stratégie d’ignorance pour ne pas agir ? Le principe de précaution qui oblige normalement à agir en l’absence de certitude scientifique n’est-il pas lui-même remis en cause par les « stratégies de l’ignorance » mobilisée par certains acteurs ? Un Etat ne peut en tout cas se permettre d’être naïf par rapport à de telles stratégies.

Doute ou ignorance enfin : pourquoi l’un des plus grands créateurs de note temps Steve Jobs, patron d’Apple, apprenant qu’il est victime d’un cancer du pancréas préfère-t-il pendant plusieurs mois les médecines douces à une opération ce qui va précipiter sa mort ?