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Note d'analyse
Publié le
Jeudi 08 Novembre 2018
Travail des femmes, recul du couple, renforcement de l’homogamie de revenus : quels sont les effets sur les inégalités des évolutions sociales de ces vingt dernières années en France ?
Le couple contribue-t-il encore à réduire les inégalités ?

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En vingt ans, la hausse de l’activité des femmes a fait chuter les inégalités de revenus entre femmes et hommes. Pourtant les inégalités de niveaux de vie, c'est-à-dire celles qui tiennent compte de la structure des ménages et de la redistribution, sont restées stables. Pourquoi ? Pour lever cet apparent paradoxe, Pauline Grégoire-Marchand, avec la participation de Nicolas Frémeaux, a mobilisé les données de l’Enquête Revenus fiscaux et sociaux (ERFS) et analysé les effets sur les inégalités non seulement de la progression du travail des femmes mais aussi des changements intervenus dans le couple et les structures familiales. Centrés sur 27 millions de personnes âgées de 25 à 60 ans en 2015, qui forment 18 millions de ménages, les résultats de son étude sont édifiants : les évolutions du couple sont porteuses d’un risque social, que l’État-providence doit prendre en compte.

Économie de la vie privée : ce qui a changé

Augmentation des divorces et des séparations, mises en couple plus tardives, changement des modes de vie… en vingt ans, la part des Français vivant en couple a diminué de 78 % en 1996 à 69 % en 2015 quand deux familles sur dix sont désormais monoparentales – avec une femme à leur tête dans trois quarts des cas.

Autre changement notable : il y a moins d’inégalités de revenus au sein des couples. Et ce pour une raison simple : les femmes travaillent plus. Leur taux d’activité a augmenté de l’ordre de 10 points entre 1996 et 2015, divisant par deux la part des couples dont un seul des conjoints travaille. Et si trois femmes sur quatre gagnent toujours moins que leur conjoint, l’écart de salaire se resserre (un peu). Une évolution qui se traduit par un rééquilibrage des contributions des conjoints aux revenus du ménage, celle des femmes passant en moyenne de 30 % à 39 % sur la même période.

Dernier facteur (moins connu) : le renforcement de l’homogamie de revenus. « Les couples ne se forment pas au hasard sur l’échelle des revenus d’activité », explique Pauline Grégoire-Marchand. Or cette tendance s’est visiblement accentuée. En 1996, un couple sur cinq était constitué de conjoints appartenant au même groupe de revenu. C’est un sur quatre en 2015. Une augmentation qui tend à « polariser » leurs revenus, c'est-à-dire à accroître les inégalités entre couples et la proportion de ménages modestes – leur part a doublé entre 1996 et 2015.

L’impact sur les inégalités : un bilan en trompe l’œil

La montée en charge du travail féminin a permis de réduire les inégalités. Mais quid du recul du couple, souvent considéré comme un rempart contre la pauvreté, et du renforcement de l’homogamie ? Pour répondre à cette question, Pauline Grégoire-Marchand s’est livrée à une analyse originale. Alors que les inégalités sont le plus souvent mesurées soit sous l’angle des revenus d’activité des individus soit sous l’angle des niveaux de vie après transferts sociaux et fiscaux, l’auteure s’est intéressée de son côté à un mécanisme qui intervient « entre les deux » : celui de la redistribution privée lié à la mise en commun des revenus au sein du couple. Cette mise en commun, qui jouerait à plein pour deux couples sur trois est un puissant processus réducteur d’inégalités, que les pouvoirs publics tiennent d’ailleurs comme allant de soi – en témoigne le nombre de prélèvements et de prestations sociales calculés sur les revenus totaux du ménage et non sur ceux des individus.

Or Pauline Grégoire-Marchand a pu calculer que cette redistribution privée avait diminué d’un quart sur la période 1996-2015. Et pour cause : moins de couples, c’est moins de personnes susceptibles de bénéficier de transferts privés, et des conjoints moins inégaux, ce sont des transferts moindres au sein du couple. Bilan : alors que les inégalités diminuent (de 7,5 %) avant redistribution privée, ce n’est pas ce qu’on observe après redistribution privée. Pourquoi ? Précisément parce qu’avec moins de redistribution privée, les inégalités diminuent moins. Et cet effet défavorable surcompense finalement l’effet positif lié à l’augmentation du travail féminin.

Pour parvenir à cette conclusion, l’auteure a estimé ce qu’aurait été le niveau des inégalités en 2015 si les structures familiales, le taux d’activité des femmes et le niveau d’homogamie des couples étaient celles et ceux de 1996, et inversement. Une méthode  qui permet « d’isoler » l’effet sur les inégalités de ces trois évolutions. Résultats (en points de pourcentage d’indice de Gini ) : la hausse du travail des femmes réduit les inégalités de revenus après redistribution privée de - 1,6 point mais le renforcement de l’homogamie les augmente de + 1,9 point et le recul du nombre de couples les augmente également, de + 1,2 point. Voilà donc le paradoxe levé : les inégalités de revenu paraissent globalement stables mais cette stabilité cache en réalité deux mouvements contraires, le premier à la baisse grâce à l’augmentation du travail des femmes, le second à la hausse du fait en premier lieu du renforcement de l’homogamie et en second lieu de l’augmentation des personnes seules et des familles monoparentales.

Quand l’État-providence prend le relais

Et l’État dans tout ça ? Mesurées sous l’angle des niveaux de vie – c'est-à-dire sur les revenus après redistribution publique – les inégalités ressortent stables depuis la crise de 2008 et en légère hausse sur 1996-2015. Un constat qui confirme que « notre système socio-fiscal a eu tendance à compenser la baisse de la redistribution privée due aux évolutions sociales », montre l’auteure. Avec tout de même une réserve : cette compensation partielle s’est faite au prix d’une progression des dépenses de prestations sociales (évaluée à 6,2 milliards d’euros) et elle n’a pas empêché la pauvreté d’augmenter (de 2,2 points de pourcentage) en particulier chez les personnes seules, les couples à faibles revenus d’activité et les familles monoparentales, dont un tiers vit sous le seuil de pauvreté.

Parce que le système de redistribution publique français repose largement sur l’hypothèse de mise en commun des ressources dans le couple, cette réserve incite à mieux prendre en compte ces évolutions dans nos politiques sociales. Et ce, d’autant plus que, si la part des familles monoparentales et des personnes vivant seules devrait continuer de croître, la progression du taux d’emploi des femmes devrait, elle, être plus modérée.

Alors que se profile la mise en place en 2020 d’un « revenu universel d’activité », dans le cadre des réformes des aides sociales, cette note apporte un éclairage plus qu’utile sur les nouveaux risques auxquels l’État-providence doit désormais faire face.

Céline Mareuge, journaliste web

Le couple contribue-t-il encore à réduire les inégalités ?

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Les opinions exprimées dans cette note engagent leurs auteurs
et n'ont pas vocation à refléter la position du gouvernement

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Pauline Grégoire-Marchand
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