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Rapport
Publié le
Mercredi 26 Septembre 2018
Comment mettre en place une vision partagée de l’avenir pour mieux préparer l’action? Ce document formalise les apports méthodologiques d’une expérimentation menée dans deux filières (numérique et valorisation des déchets) et donne des points de repères pour diffuser cette démarche renouvelée de la prospective.
Construire une vision prospective partagée des emplois et des compétences

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Les apports méthodologiques d'une expérimentation

Entre 2016 et 2018, France Stratégie et le Céreq ont conduit, à la demande du Conseil national de l’industrie (CNI), une expérimentation visant à élaborer une « Vision prospective partagée des emplois et des compétences » (VPPEC) dans deux filières. En 2016-2017, un premier volet de cette expérimentation a concerné la filière du numérique. Il a débouché sur la production d’un document de synthèse paru en juin 2017, qui restitue les résultats de cette démarche. Un deuxième volet relatif à la filière de la valorisation industrielle des déchets (VID) s’est déroulé en 2017-2018, et doit déboucher en octobre 2018 sur la réalisation d’un document de synthèse. Enfin, au printemps 2018 a été engagée une nouvelle expérimentation dans le champ des métiers du sport, cette fois à la demande du ministère des Sports.

Formaliser les apports méthodologiques d’une expérimentation

En complément de ces productions, le CNI a demandé que soit réalisé un « guide ou un référentiel méthodologique, tirant les enseignements de l’expérimentation ». En s’appuyant sur le déroulement de l’expérimentation elle-même, et afin d’améliorer l’organisation de démarches similaires dans d’autres filières, il souhaitait que soient précisés plusieurs éléments : « les étapes et les acteurs incontournables pour élaborer une vision prospective des emplois et des compétences au sein d’une filière ; les thèmes, et indicateurs clés à analyser ; les modalités de coopération et coordination avec les acteurs emploi/formation ; les questions/freins/difficultés à lever ».

Le présent rapport vise à répondre à cette commande en proposant, sur la base de ces trois volets de l’expérimentation, un guide méthodologique de réalisation d’une Vision prospective partagée des emplois et des compétences. Celui-ci est destiné à tous les partenaires amenés, à court ou moyen terme, à s’engager dans un processus similaire. Il vise à fournir un certain nombre de points de repères précis pour les aider à conduire une VPPEC, tout en laissant d’importantes marges de manœuvre pour tenir compte des spécificités de la filière considérée.

Ce rapport s’inscrit toutefois dans le cadre d’une expérimentation encore inachevée. Il convient donc de considérer avec prudence des acquis qui reposent à ce stade sur la réalisation complète du premier volet de l’expérimentation sur la VPPEC portant sur la filière du numérique, sur la finalisation du deuxième volet de l’expérimentation relatif à la filière de la valorisation industrielle des déchets, et sur le déroulement en cours d’une troisième VPPEC sur les métiers du sport.

Des mutations qui incitent à renouveler l’approche prospective traditionnelle

Avant de détailler les éléments de méthode qui ont sous-tendu cette expérimentation, il est important de préciser que le cadre institutionnel dans lequel elle a été réalisée s’est avéré particulièrement ouvert. L’équipe conjointe de France Stratégie et du Céreq (l’« équipe d’animation » ou les « animateurs » de la démarche de VPPEC, dans la suite du texte) a bénéficié d’une grande liberté d’appréciation quant à la manière de concevoir puis de conduire ce processus lancé à l’initiative du CNI. Le caractère faiblement prescriptif du cadre initial lui a notamment offert des marges de manoeuvre importantes pour se construire une « philosophie » singulière en matière d’analyse prospective.

Car le paysage n’est pas vierge dans ce domaine de la prospective des métiers et des compétences. Depuis près de trente ans, les organisations professionnelles et syndicales et l’État élaborent notamment des contrats d’études prospectives [1], panoramas très complets sur les transformations technologiques, économiques et sociales ainsi que sur la capacité des ressources humaines à s’adapter à ces évolutions. Par ailleurs, plusieurs exercices de prospective supervisés au niveau national par le groupe Prospective des métiers et qualifications ont été réalisés par France Stratégie et la Dares au cours de ces quinze dernières années en vue de formuler des perspectives d’évolution quantitative des emplois et des métiers sur des horizons de moyen terme. Le dernier de ces exercices, intitulé Les métiers en 2022, qui a été publié en 2015, détaille les perspectives d’emploi pour environ 80 familles de métiers.

Ces travaux sont utiles pour orienter les décisions des acteurs économiques, des partenaires sociaux et des pouvoirs publics sur le moyen terme, mais ne contribuent que partiellement à répondre à plusieurs questions centrales en matière d’évolution des métiers et des compétences :

– comment mieux articuler une approche prospective fondée sur le temps long avec la nécessité de faire évoluer certains métiers et compétences en continu ?

– comment concilier les impératifs de réactivité des entreprises face à la recomposition d’un certain nombre de leurs emplois avec le fonctionnement des systèmes de formation initiale et des organismes de formation continue, systèmes qui nécessitent un temps d’appropriation de ces évolutions avant de les intégrer dans des programmes pédagogiques adaptés ?

– comment enfin permettre que des acteurs et des institutions ayant chacun leur propre représentation de ce qui constituera l’avenir des métiers parviennent à partager ces informations pour décider quelle formation promouvoir à court terme, quelle catégorie de salariés accompagner ou quel métier stratégique pour l’avenir de la filière valoriser ?

Construire une vision partagée de l’avenir… pour mieux préparer l’action

Au confluent de ces trois interrogations apparaît finalement un enjeu central autour duquel va se structurer la démarche méthodologique de la VPPEC : celui de concilier la construction collective d’une vision du futur avec ses enjeux d’opérationnalisation. Cette démarche est intéressante par sa filiation directe avec les « fondamentaux » de la prospective tels qu’ils ont été pensés il y a plusieurs décennies par Gaston Berger, considéré par beaucoup comme le « père fondateur » de la prospective française. Celui-ci insistait sur l’intérêt d’un regard « prospectif » visant à « voir au loin », donc à se tourner vers l’avenir pour mieux l’anticiper, tout en l’articulant de manière indissociable à une volonté d’agir.

Cette orientation va se traduire par la construction d’une démarche prospective visant à intégrer trois variables clés dans une démarche progressive d’analyse et de réflexion :

– la variable du temps, saisie dans la volonté de « balayer » à la fois les transformations dans le long terme et les dynamiques de court terme telles que se les représentent les acteurs ;

– la variable de l’action, mobilisée pour distinguer ce qui relève de grandes tendances structurelles, sur lesquelles les acteurs ont peu de marges de manoeuvre (typiquement des évolutions dans les technologies ou des changements démographiques) et ce qui relève au contraire de leviers directement « actionnables » comme les actions de formation ou les dispositifs de gestion des recrutements ou des mobilités dans les entreprises ;

– la variable de la professionnalisation, qui vise à recentrer l’exercice prospectif sur l’enjeu de l’évolution des métiers et des compétences. Il s’agit bien ici de se concentrer sur la manière dont les acteurs peuvent contribuer à la « métamorphose » des métiers dans la filière étudiée [2] : quelle part peuvent-ils prendre face aux processus de disparition/transformation/création des métiers qui caractérisent leur environnement professionnel ?

Un processus fondé sur l’engagement d’un collectif

La singularité de la démarche VPPEC porte également sur les « acteurs » parties prenantes du processus. La conviction de l’équipe d’animation a été de considérer tout au long du processus que l’élaboration d’une vision prospective ne pouvait se faire qu’à la condition d’être issue d’une véritable production collective. C’est pour cette raison que la réflexion collective inhérente à la VPPEC repose sur la création d’un groupe de travail qui rassemble une vingtaine de membres et qui se réunit en un nombre de séances prédéfinies sur une période d’environ une année.

On verra dans la suite de ce document comment la construction, l’animation et le suivi des membres de ce groupe ont représenté des éléments décisifs de la méthode, et sont au fondement d’une vision réellement partagée du produit final issu de cette démarche.


[1] Pour en savoir plus sur les contrats d’études prospectives, voir la page consacrée sur le site du ministère du Travail.

[2] Le recours aux définitions lexicographiques est ici particulièrement utile pour bien comprendre ce dont on parle : la professionnalisation constitue le « caractère de ce qui est rendu professionnel, le fait de devenir un professionnel ». Quant à la métamorphose, elle est définie comme un « changement de forme, de nature ou de structure si importante que l’être ou la chose qui en est l’objet n’est plus reconnaissable »… mais également comme une « transformation lente, progressive et profonde d’une personne ou d’un groupe de personnes ». Source : dictionnaire en ligne du Centre national de ressources textuelles et lexicales.

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Les apports méthodologiques d'une expérimentation

Auteurs

Sandrine Aboubadra-Pauly
Sandrine
Aboubadra-Pauly
Travail, emploi, compétences
Damien Brochier, Céreq
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